Billet d’humeur : Habiter en bord de mer nuit gravement à la santé

Un planchiste heureux serait-il un planchiste habitant à distance raisonnable du bord de mer ? A en croire les récents témoignages recueillis, nous sommes en droit de nous poser la question, et ce à des années lumières de l’idée reçue qui voudrait que vivre 365 jours par an les pieds dans l’eau serait pour tout windsurfeur digne de ce nom la garantie d’un bonheur sans tache.

Imaginez pourtant ! A chaque coup de vent, à la première vaguelette, allez, go ! Fissa à la baille et à vous l’extase de la glisse : l’eau qui se change en vin et fait tourner la tête au fur et à mesure que la pompe à adrénaline prend des tours et que se répandent par litres les endorphines dans votre gentil néocortex pourri gâté. On en a tous rêvé de cette vie là, non ? Nous serions grands, beaux, forts, bronzés et super méga zen que le Dalaï Lama à côté passerait pour un zébulon sous amphéts. Bref, à vivre 365 jours par an sur le spot de nos rêves – libre à chacun de choisir lequel -, nous serions à coup sûr épanouis. Ouais, ben, il semblerait qu’il y ait une légère ombre au tableau. Lors d’une interview, Anders Bringdal ne nous confiait-t-il pas?:«Tu déboules à Ho’okipa,il y a trois mètres de vagues et pas un chat sur l’eau ! Toi t’es comme un fou : “Mais les mecs pourquoi vous naviguez pas ?!” “Oh, le vent est un peu rafaleux aujourd’hui, l’orientation des vagues pas top… ”

« En fait, Maui, c’est génial d’avoir la chance de s’y rendre une ou deux semaines de temps en temps pour lever le pied… »

Ça m’avait mis la puce à l’oreille cette petite phrase. Puis, quelques semaines plus tard, alors que j’interviewais notre coureur d’océans Alain Gabet et que je m’étonnais que jeune retraité et passionné comme il était et possédant un appartement à Port- la-Nouvelle (Aude), il ne fit pas le choix d’habiter au bord de mer plutôt qu’à Voréppe (près de Grenoble), il me fit en gros cette réponse : « Ça me permet de mener deux existences de front que j’aime autant l’une que l’autre. C’est salutaire : à chaque fois que je retrouve la mer, c’est avec une gourmandise renouvelée. Car j’ai un paquet de copains qui vivent et naviguent toute l’année à Port-la-Nouvelle. Eh bien, souvent ils sont blasés. Un jour il y a trop de vent, le lendemain il n’y en a plus assez…».

Le mythe du local heureux comme un prince dormant avec les clés du spot sous son oreiller en prend un sacré coup derrière les esgourdes. Vous avouerez avec moi qu’à travers ces deux témoignages de première bourre, le local apparaît plutôt comme un grincheux neurasthénique ne se mettant à l’eau qu’épisodiquement, et passant le plus clair de la sainte journée à pester contre des conditions jamais-tout- à-fait-comme-il-faut. Sans oublier bien sûr cette espèce de propension à se la raconter un max, façon « putain, c’est con vous avez raté les mecs, c’est le mois dernier (variante, hier) qu’il fallait… Ouais, c’est rentré grave hier, les mecs… » Puis la phrase à peine achevée, le voilà, notre local, qui, pivotant sur lui-même avec l’élégance et l’énergie d’une moule sous neuroleptiques, s’en retourne d’où il était apparu – sa voiture, son camion, le bar – en traînant nonchalamment ses slaps sur le bitume brûlant. Nous sommes d’accord, c’est une caricature…

Osons pourtant à ce stade une affirmation à l’intention de tous ceux qui enragent à l’idée de n’être pas né ou de ne pas avoir eu (ou pas encore) le courage de se décider à vivre au bord de l’eau : HABITER EN BORD DE MER NUIT GRAVEMENT À LA SANTÉ. Et reformulons autrement notre question de départ : un planchiste heureux ne serait-il pas un planchiste un rien frustré ?! La voie du milieu, quoi ! Ni trop près, ni trop loin. Régulièrement, mais pas trop souvent. N’était-ce pas, à quelque chose près, la définition du bonheur par le très tourmenté Friedrich Nietzsche : « L’union des contraires à mi-chemin ». Soit un zeste de frustration pour un maximum de plaisir en retour…

Par Vincent Chrétien (Mai 2011)

 

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