Billet d’humeur : [L’Anémo-Maître fête ses 35 ans.]

Fin juillet 1986, Sotavento, îles Canaries.

Déjà, par trois fois, les jours précédents, il lui a « pété la gueule » à ce foutu record.

Mais, là, sur le run, dans sa tête, sous ses pieds, il se passe un truc : il le sent, Pascal ; il se passe un truc : ça déboule comme ça n’a jamais déboulé… A moins que tout ceci ne soit qu’une impression, résultat de la douce euphorie qui s’est emparée de lui depuis le début de cette semaine bénie des dieux, et qui fait qu’il en dégueule d’adrénaline, d’endorphines et de noradrénaline par les oreilles et les trous de nez. Non.

Non, il le le sent, c’est tout : il se connaît suffisamment bien maintenant ;  à 29 ans, on est un grand garçon… « Alors, putain, arrête de cogiter, oublie de penser, et reconcentre toi ! » Du coup, Pascal s’accroche. S’arc-boute sous les rafales tel le bossu de Notre-Dame. S’accroche à son wishbone. Et serre les fesses comme jamais personne dans l’histoire de l’humanité n’a osé serrer les fesses. Tiens, comme s’il n’avait jamais eu de trou de balle ! Comme si après en avoir autant chié sur un run, on se demande bien à quoi pourrait encore servir un dérisoire trou de balle… « Pascal, reconcentre-toi, et relâche-toi tout à la fois, tu vois pas qu’elle est là ; à portée de nose, à quoi 100 mètres, 150 mètres peut-être ?, la porte de sortie du run, la cellule de …, la caméra… »

 

 

Mais peut-être que non après tout. Peut-être que ça ne s’est pas du tout passé comme ça. Peut-être bien que ça n’a jamais été aussi facile. Qu’il était total dans « la zone », Pascal, ce jour-là. Et qu’il lui semble alors glisser comme dans un rêve. Oui, on dirait que c’est tout comme dans un rêve : Pascal est tout à fait là, à Sotavento, à trois ou quatre mètres du bord grand max entrain de débouler comme une fusée sur cette board de 2,65 mètres de longueur pour 32 centimètres de large signée de l’hawaiien Jimmy Lewis, ce shaper, cet artisan génial, et complètement ailleurs, complètement parti : on dirait qu’à cet instant-là, à la limite de la dépersonnalisation, celui que l’état civil reconnait encore officiellement sous le nom de Pascal Maka, 29 ans, né à Wimeureux, est devenu un Homme-Vent, un homme qui s’est tout entier fondu dans les éléments, « un furtif »… La cellule… la caméra…

Fin juillet 1986, Sotavento, îles Canaries, les conditions sont idéales. Le vent off-shore souffle entre 35 et 40 noeuds. Et nul trace de clapot sur le plan d’eau. La plupart des meilleurs spécialistes de la vitesse sont réunis et s’affrontent depuis dix jours sur un run de 500 mètres pour tenter de battre le record de l’Autrichien Michael Pucher : 32,35 noeuds.

… 38,86 noeuds, soit 72 kilomètres/heure !… Sur la plage, la claque, la vraie : celle qui te laisse d’abord interloqué ! Qui fait que tu percutes pas tout de suite, mais que quand tu percutes… D’un coup d’un seul, Pascal vient de gagner trois noeuds sur son meilleur temps des jours précédents. Et pulvérise le record en planche à voile. Mieux : il devient l’homme-le-plus-rapide-ayant-jamais-glissé-sur-l’eau. Et hérite du tac o tac sur le circuit international – et jusque dans les médias généralistes – du blaze plutôt classe de ” Crossbow killer ” : le tueur de Crossbow. Il a en effet fallu six ans aux planchistes pour dépasser les 36,04 noeuds du précédent record : celui de Crossbow II, le bateau de l’Anglais Tim Colman. Cet engin ressemblait à un prao avec ses deux flotteurs de 18 mètres de long et son trampoline de 6 mètres de large. Il portait 120 mètres carrés de voile. Et ses cinq équipiers ont connu la frayeur de leur vie pendant les 30 secondes de leur run victorieux. Car si ces vitesses n’impressionnent guère le commun des mortels, « les gens de mer » qui ont quelquefois dépassé les 20-25 noeuds sur un voilier peuvent imaginer ce qu’il en est de filer à 72 kilomètres-heure sur l’eau. A cette vitesse, chuter, c’est heurter un mur de béton. Jenna de Rosnay, qui a longtemps détenu le record du monde féminin, s’est ainsi sérieusement blessée quelque temps plus tôt au cours d’une compétition…

Avec son court et étroit flotteur Jimmy Lewis et sa voile Gaastra de seulement 4,4 mètres carrés, Pascal Maka devient ce jour-là et à jamais l’homme-symbole de la vitesse. L’Homme-Clé. Celui qui le premier en windsurf aura fait la nique aux bateaux. Et nous aura rendus fiérots comme pas possible : nous, les enfants de la classe moyenne, qui n’étions pas nés du bon côté des pontons, et avions récemment découvert la flotte grâce à un bout de plastoc’ bien sympatoche acheté chez « Matos », « Quai 34 » ou « Neway ».

Vingt et un juillet mil neuf cent quatre vingt six. La voilà la date exacte gravée à grand coup d’aileron dans la flotte bleu turquoise de Fuerteventura. 35 ans, plus une petite semaine. Ici, le temps se dilate. Et s’abolit. Parce qu’il y a des dates symboles dans une vie peut être plus fortes et importantes que…

Bon anniversaire, Pascal.

(Vincent Chrétien / Planchemag@)

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