Nous avons retrouvé Alice Arutkin à Wissant, à l’occasion de la Wissant Wave Classic, sur un spot qui occupe une place toute particulière dans son histoire. Après plusieurs années loin du circuit et de la compétition, Alice a retrouvé avec plaisir l’ambiance du Tour et le plaisir de naviguer devant les siens. Entre souvenirs de compétition, voyages, pression, maternité et nouvelles envies, elle revient avec beaucoup de sincérité sur les années qui ont suivi son arrêt du circuit. Elle nous raconte ce qui lui a manqué, ce qui l’a poussée à tourner la page, mais aussi cette envie de retrouver progressivement le chemin de l’eau et de partager désormais sa passion avec ses enfants.
Salut Alice. Nous sommes à Wissant et ça fait quelques années que tu as quitté le Tour. Ça te fait quoi de revenir sur une épreuve de Coupe du Monde ?
Pour moi, tous les événements sont importants. Je peux être stressée quel que soit l’épreuve. C’est vrai, j’ai toujours un petit stress, même aujourd’hui alors que je ne devrais pas. J’ai toujours envie de bien faire et puis je suis compétitrice. Quand je viens sur une épreuve, je n’ai pas envie de faire les choses à moitié. J’ai envie de bien faire. Je m’auto-stresse en fait (elle rigole). Concernant la Wissant Wave Classic, déjà l’année dernière, c’était super bien organisé. Il y avait du beau monde chez les filles. On était 15. Je n’avais pas de pression de sponsors, de pression de qui que ce soit parce que je ne m’entraînais pas. Et j’étais hyper contente parce que c’était Wissant, mon home spot. C’est aussi pour ça que je suis revenue. Quand j’ai appris qu’ils refaisaient une épreuve cette année et qu’en plus c’était une Coupe du Monde, je me suis dit « let’s go ». C’est l’occasion de revoir du monde. Ça m’a manqué à part tous les moments où on attend comme aujourd’hui. Mais je suis contente, j’ai fait une pause tellement longue que là je suis contente de revenir. J’ai toujours du stress, mais ce n’est plus toute ma vie, donc c’est différent.
Ça te manque un peu le windsurf et la compétition ?
La planche, oui. Comme je n’en fais pas à La Baule où je vis à l’année, ça me manque. Par contre, dès que je reviens ici, je vais à l’eau dès que c’est possible. Et qu’est-ce que ça fait du bien. Mais ce qui me manque le plus, ce sont les voyages. Franchement, je ne me rendais pas compte quand j’ai arrêté. J’en avais marre de partir, même à Hawaii, j’en avais marre de partir tout le temps. Et quand j’ai arrêté au bout de quelques années, avec du recul, je me suis dit : mais qu’est-ce que j’ai fait ? Je n’ai jamais regretté d’avoir arrêté les compètes. Mais j’ai regretté de ne plus voyager. Les compétitions en elles-mêmes, je n’avais plus de désirs. Je n’ai jamais pensé que je pouvais être championne du monde, donc voilà.

Pourquoi avoir arrêté ?
J’en avais ras le … des compètes, de voyager, de la pression… Tu ne peux pas garder de relation avec ce rythme. Tu as un copain, mais en fait, tu te sépares parce que tu n’es jamais là. Et puis à cette période, j’ai rencontré Thomas. D’un coup, je me suis dit, je veux des enfants. Alors que je n’en voulais pas avant. D’un coup, j’ai eu envie d’avoir des enfants. Et alors là, je suis partie tête baissée dans le truc et il n’y avait plus rien qui comptait. Quand j’ai eu mes enfants, la planche ne faisait même plus partie de mon esprit. Je ne pensais même plus à ça. J’étais à fond avec eux. C’est à partir du moment où ils ont été dans l’eau et lorsqu’ils ont commencé à aimer se baigner dans les vagues que je me suis dit que je pourrais peut-être faire ça avec eux. Et là, ça va être incroyable. Du coup, l’envie est revenue. J’avais eu vraiment un rejet. Je ne sais pas l’expliquer, mais c’était comme un burn-out du sport. Je ne voulais plus rien savoir. Je me suis vraiment sentie seule. Alors que j’étais tout le temps avec du monde. Depuis que mes petits vont dans l’eau, je me dis que si je peux faire des voyages, naviguer, surfer avec eux, ce sera le paradis.
Revenir ici, qui est un endroit un peu particulier pour toi, parce que c’est chez toi, est-ce qu’il y a une image ou un moment qui revient particulièrement sur Wissant ?
Pour moi, toutes les meilleures sessions que j’ai faites, c’était ici et à Maui. En fait, ce que j’adore ici, c’est que dès qu’il y a du vent, tous les potes sont dans l’eau. À Wissant, je ne navigue jamais seule. Tous les potes sont dans l’eau. Et moi, c’est ce truc-là que j’adore. Parce que même s’il y a des conditions parfaites, si je suis toute seule, j’ai besoin d’être entourée, de rigoler, de voir des gens. C’est ce que j’aime aussi en Coupe du Monde. C’est qu’avant et après, il y a du monde dans l’eau et c’est cool. J’ai besoin d’être entourée. J’aime bien rigoler, j’aime bien regarder les autres. Et ici, c’est aussi toute mon enfance.
Quel regard portes-tu sur le Tour aujourd’hui ? Et est-ce que, parfois, tu te dis « j’aurais bien aimé encore être là à vivre ce qu’ils vivent » ?
Oui, ça m’arrive. Mais le niveau chez les filles, surtout en saut, a énormément évolué. Moi, je faisais des bonnes perfs, mais il n’y avait pas beaucoup de jumpeuses en fait. Il y avait beaucoup de filles qui surfaient et quelques-unes qui sautaient, mais là, vraiment, le niveau des filles en saut est énorme. C’est incroyable et ça me donne envie d’apprendre. Et puis il y a les nouvelles épreuves, le Chili, Fidji… Je n’ai pas eu l’occasion d’y aller à mon époque et ce sont quand même des spots incroyables. Ça donne envie. J’aimerais bien y aller, même si Fidji, je pense que c’est trop cher. Mais le Chili, j’aimerais bien y aller. Et quand je vois l’épreuve de Maui, j’aimais tellement là-bas que je me dis que j’aurais kiffé d’y être. Je trouve que le tour actuel est incroyable. Ça donne envie d’y retourner. C’est tellement dommage qu’il n’y ait pas plus d’argent. Je ne comprends pas. Le windsurf est un sport tellement beau.

Tu arrives à naviguer encore un peu ou pas trop ?
Non, pas du tout. À La Baule, je n’ai même pas de matos. Je le laisse ici à Wissant. À La Baule, les conditions ne sont pas tops. Et s’il y en a, c’est deux fois dans l’année. Et il ne faut pas les louper. C’est trop compliqué. Il faudrait que j’aille jusqu’en Bretagne. Mais ma priorité, c’est les enfants. C’est d’être là à la sortie de l’école. Donc, je n’ai pas envie de me barrer, de rater des trucs. C’est pour ça que je veux déménager, être sur un spot où ça marche tous les jours, toute la journée, pour pouvoir être dans l’eau, et être à l’heure quand il faut aller chercher les enfants. La planche passera toujours après mes enfants dorénavant. Donc, il faut que je déménage (elle rigole).
Que devient Alice aujourd’hui ?
Je m’occupe beaucoup des petits. Je suis allée à l’école, mais je n’ai pas eu de diplôme. Donc, quand j’ai arrêté, j’ai bossé un peu en boulangerie. Ensuite, j’ai passé mon diplôme de masseuse, comme mon chéri qui est ostéo et qui avait un grand cabinet. J’aime bien les massages. Je me suis dit que peut-être que je kifferais en faire. Du coup, j’ai passé un diplôme pour être masseuse, puis après, je suis tombée enceinte, j’ai eu les enfants et j’ai arrêté. J’ai passé aussi un CAP esthétique-cosmétique. Mais bon, je n’ai pas kiffé. Mais je l’ai eu (elle rigole). Mais en ce moment, je ne bosse pas beaucoup, en vrai. Mais franchement, je peux bosser dans tout et n’importe quoi.
Pendant toutes ces années de compétition où tu avais la pression de la compète, des résultats et du regard des autres, avec un peu de recul, qu’est-ce que cette période t’a appris sur toi ?
J’ai aimé quand j’ai gagné des compètes, quand les gens venaient me poser des questions. J’ai adoré représenter peut-être quelque chose pour certaines petites filles.

Tu ressentais être un modèle ?
Ça dépend, mais dans certains événements que j’ai faits avec Red Bull où il y avait plein de petites filles qui sont venues pour faire de la planche avec moi, oui, clairement, et c’était cool. Je crois d’ailleurs que Coraline Fauveau était venue faire mon Windsurfing Camp. Il y avait aussi Héloïse Macart qui fait du slalom. Même Lisa (Wermeister), quand je l’ai vue ici, elle m’a dit : « Regarde, on avait pris des photos ensemble en Guadeloupe quand tu étais venue il y a 12 ans », elle avait 7 ou 10 ans. Donc, je me dis, peut-être qu’il y a certaines filles qui ont pris exemple parce que j’étais du nord de la France, pas spécialement l’endroit le plus fun pour aller dans l’eau. Donc ça, j’ai trouvé génial. Après, je n’ai pas trop confiance en moi. Ça a toujours été comme ça et ça n’a pas changé. Le regard des autres, ce que les gens peuvent dire, m’affecte beaucoup. Ça a été très compliqué à un moment, toutes les remarques que j’ai pu avoir. Surtout en France où il y a quand même pas mal de jalousie. Quand j’ai signé chez Red Bull, beaucoup ont dit « Pourquoi elle ? ». Il s’est passé des trucs, même avec certaines filles, que j’ai eu du mal à digérer. Et je n’ose pas te dire les remarques sexistes.
Est-ce que ça a pu te motiver à arrêter ?
Oui.
C’est quoi ton rêve aujourd’hui ?
Le rêve de beaucoup de personnes, ne pas travailler et voyager (elle rigole). Blague à part, ce que j’aimerais, c’est de ne pas avoir de maison et de voyager partout dans le monde. Ou sinon, d’aller vivre à Maui. Mais je rêve surtout d’offrir à mes enfants ce que j’ai pu réaliser plus jeune. Je rêve de leur permettre de découvrir le monde comme moi je l’ai fait. Je leur ai déjà transmis la passion du surf. Mon fils est déjà passionné. Donc, je me dis, s’il continue comme ça, il fera peut-être quelque chose. Le surf, c’est incroyable. Et tu n’as pas besoin d’être le meilleur pour en vivre.
Si on t’avait raconté, au top de ta carrière, la vie que tu mènes aujourd’hui, tu l’aurais imaginée ainsi ?
Oui, je pense. Je savais au fond de moi qu’à un moment donné, j’arrêterais. En fait, je ne voyais pas comment ça allait être possible d’arrêter, mais ça faisait plusieurs années que j’y pensais. Mais par rapport aux sponsors, aux engagements, je me disais que c’était impossible. Je me disais que de toute façon, si je veux faire des enfants, il y a un moment donné, je serais obligée d’arrêter. Il n’y a pas le choix. Donc, d’avoir des enfants, oui, je l’imaginais. En revanche, de ne plus voyager comme avant, non. Je pense que j’aurais fait les choses peut-être plus intelligemment. Et j’aurais fait attention à mon argent aussi. Parce que j’ai tout claqué. Tout ce que j’ai gagné avec le windsurf, et j’étais une des mieux loties, j’ai tout claqué. Quand j’étais à Maui, c’était resto matin, midi et soir. Donc, je pense que j’aurais fait plus attention à mes sous.
C’est un regret ?
Pas du tout. Mais avec le recul, j’aurais peut-être pu faire plus attention. Mais j’ai kiffé, j’en ai bien profité. Je pouvais claquer 200 $ par jour en bouffe, c’était n’importe quoi. Mais bon, j’étais jeune et je me suis fait plaisir. J’ai des souvenirs de fou. J’ai des histoires de malade. Je ne regrette rien du tout.
Tu te vois où dans 5-10 ans ?
Dans 5 ans, j’espère que je ferai encore quelques compètes. J’espère que j’habiterai là où il fait chaud. Je ne sais pas où, mais il doit faire chaud. Et dans dix ans, je ne sais pas où, mais sur une île avec un transat au bord de l’eau, à filmer mes enfants. J’espère qu’ils feront toujours du surf ou un autre sport nautique qui les passionne.