Interview : Justine Lemeteyer, un sacre obtenu au mental.

Championne du monde de Slalom-X 2026, Justine réalise un pari personnel dans sa jeune carrière : avoir gagné dans les deux disciplines slalom— aileron et foil. Retour avec la jeune Normande de 24 ans sur une semaine de bataille, un déclic mental et une préparation physique repensée. Dans des conditions extrêmes.

Salut Justine, tu viens d’être sacrée championne du monde de Slalom-X (aileron) après quatre années passées en vice-championne. Est-ce que ce titre a une saveur particulière ?
Oui, ce titre a une saveur particulière. J’étais déjà très satisfaite de mes titres de vice-championne du monde ces dernières années car la flotte est dense et me tenir sur le podium était déjà une très belle satisfaction. Mais ce titre est particulier car je coche la case de gagner dans les deux disciplines slalom (NDLR : Foil et aileron) au cours de ma carrière.

Qu’est-ce qui a été le plus difficile pendant ces quatre années où tu étais sur la seconde marche du podium ?
Honnêtement, j’étais déjà très heureuse du résultat ces dernières années. En aileron, la flotte féminine est très dense et m’en sortir juste derrière la boss Sarah-Quita Offringa était déjà une bonne satisfaction ! D’autant plus que la bataille pour les places sur le podium était rude et m’en sortir vice-championne du monde n’était pas une déception. Je pêchais beaucoup au jibe là où Sarah-Quita ne tombait jamais.

L’Anglaise Jenna Gibson a frappé fort en début de compétition, avec trois victoires consécutives et une vitesse au-dessus du lot. Comment as-tu vécu ce début de compétition ?
Ce début de compétition était compliqué pour moi. Je n’étais tout simplement pas dedans. Je n’avais pas d’envie, je n’étais pas concentrée, je n’avais pas ma rage habituelle… C’est la troisième manche, où je finis septième, qui m’a fait un électrochoc. J’ai pensé à mes parents qui me regardaient au live tomber un jibe sur deux et je me suis dit que je devais faire mieux, au moins pour eux. Résultat, je gagne la quatrième et dernière manche de la journée, ce qui me remonte deuxième au classement provisoire le soir même. En bref, je ne me préoccupais absolument pas du fait que Jenna avait réalisé une magnifique première journée. J’étais trop occupée à me battre avec moi-même et je n’étais pas surprise de la voir devant, je la voyais favorite.

Face à cette domination de Jenna Gibson, quelle stratégie as-tu mise en place pour renverser la situation ?
Je ne me suis jamais préoccupée du classement général. Je cherchais à m’appliquer sur chaque course, les unes après les autres. Je ne me concentrais que sur moi-même, je n’ai jamais paniqué même avec de la casse matos ou après mon gros crash… Le soir, je voyais que je me rapprochais chaque jour de la tête du classement, ce mode marchait, donc je m’appliquais à garder cette stratégie le jour suivant.

Peux-tu nous décrire les conditions extrêmes à Sotavento (Fuerteventura) cette année, ainsi que ton choix de quiver ? Avais-tu déjà navigué dans des conditions aussi difficiles ?
Cette semaine était la plus difficile — en termes de conditions — de ma carrière.
On sait que Fuerteventura est un spot difficile, mais cette année tout était plus intense que d’habitude. Le vent était plus fort, la houle était monstrueuse et le clapot ne pardonnait rien… C’était une bataille constante pour rester debout, même les lignes droites étaient source de crash, on ne pouvait pas se relâcher une seule seconde…
J’ai navigué avec la planche Patrik Slalom-X 92 litres et la voile Patrik LA 5,2 m². Je me suis très bien sentie sur le matériel même dans ces conditions extrêmes. C’est un facteur clé de cette belle semaine !

Fais-nous partager la valse d’émotions que traverse un coureur dans ces conditions hardcore à Sotavento : sur la plage avant de partir, pendant la course, puis une fois arrivé.
Avant la course, on voit bien que le plan d’eau est agité : le shorebreak casse au bord, les vagues déferlent aux bouées de jibe et le sable de la plage au vent vole jusque sur le parcours… Habituellement, c’est un scénario qui m’aurait mis la boule au ventre à cause de l’appréhension. Mais cette fois-ci, ça m’a fait sourire. Je me disais que ça allait être une journée mémorable quoi qu’il arrive. Donc je me suis mise à l’eau plutôt excitée à l’idée d’affronter ces conditions. À l’approche du countdown (NDLR : compte à rebours lors de la procédure de départ), c’est la concentration qui prend le dessus. Puis la course engagée, on n’a plus trop le temps de réfléchir. Je me concentrais principalement sur mes trajectoires et je cherchais la meilleure ligne pour éviter de me tuer sur la houle… On ne pouvait pas relâcher la pression avant que la ligne d’arrivée soit franchie. Mais une fois le bateau passé, la pression retombe. Quand tu gagnes, tu prends un bon shoot d’adrénaline — qui doit être de courte durée car il faut enchaîner sur la course suivante.

Tu es montée en puissance au fil des courses, jusqu’à remporter les quatre dernières sans chuter, avec une force et une sérénité impressionnantes. Comment expliques-tu cette montée en régime ?
La seule bascule qu’il y ait eu dans la semaine, c’est le soir du premier jour. J’ai eu mon père au téléphone pour débriefer de la journée et il a eu les bons mots pour me redonner de la motivation et me permettre de retrouver ma rage habituelle. Du deuxième au dernier jour, je n’ai rien changé. Je continuais de me concentrer uniquement sur moi-même, course après course, en profitant au maximum.
Habituellement, la veille d’une bataille pour un titre de championne du monde, je peine à me nourrir et à dormir. Ce coup-ci, j’ai pu dîner normalement, faire une vraie nuit, puis avaler mon petit-déjeuner habituel sans aucun problème. Je sentais que la pression ne m’impactait pas, contrairement à mes expériences passées. Et je l’ai ressenti toute la journée : j’étais heureuse d’être là, je profitais de ces courses extrêmes et je me donnais au maximum sans pour autant me mettre la pression.
Le dernier point qui a fait une différence majeure dans ma semaine, c’est le physique. J’ai rejoint un club de vélo près de chez moi par envie de découvrir un nouveau sport en compétition. Ces derniers mois, je roulais 300 km par semaine, je courais le week-end et je suis même descendue dans les Alpes pour m’entraîner dans de longs cols. Cette nouvelle activité m’a permis d’augmenter énormément mon endurance et ma capacité de récupération. Grâce à ça, arrivée au dernier jour de course, je me sentais encore fraîche !
Je pense que c’est ce combo de fraîcheur physique et cette étanchéité à la pression qui m’ont permis de remonter dans le classement tout au long de la semaine et de réaliser la dernière journée parfaite.

Selon toi, quel a été le facteur clé qui a fait la différence cette année ?
La condition physique et le mental sont les deux points clés de la semaine.
Mais si je devais n’en choisir qu’un, je dirais que c’est l’approche mentale qui a fait la différence. Le déclic du premier soir est le point clé de ma semaine. J’ai trouvé un mode où j’ai envie de me battre sans subir le stress des enjeux de la compétition.

Avec deux titres mondiaux en foil et désormais un titre en slalom, quel est ton prochain défi ?
C’est une très bonne question ! Dans un premier temps, il y a un titre à défendre en foil à la fin de l’année — ça va être l’objectif majeur de la fin de saison. Après, on réfléchira à la suite !

📸 John Carte / PWA