Récit : Journée épique à Jaws pour Polakow et Swift

La semaine dernière, le North Shore de Maui accueillait le premier gros swell de la saison 2020/2021. Surfeurs et Windsurfers ont pu profiter de cette houle pour aller rider quelques bonnes vagues à Jaws. En regardant les photos sur Facebook et Instagram, cela nous a rappelé le récit d’une session de Jason Polakow et Robby Swift sur le même spot en 2013. Comme ils nous le disaient tous les deux à l’époque, « Ça n’a pas été la session la plus réussie à Jaws, mais incontestablement la plus effrayante ! ». Retour sur cette journée de galère Made in Maui pour Jason Polakow et Robby Swift.

 

Par Jason Polakow

Je retrouve Robby Swift autour de 10 h 30 sur la plage ; rapidement, nous empilons notre matériel sur le jet-ski et en avant pour Jaws ! D’habitude, nous partons à deux jet-skis pour rendre le gréage plus rapide et moins dangereux ; le cameraman se trouve sur un troisième. Mais Robby, en faisant le changement saisonnier de bougies, a cassé l’une d’entre elles, si bien que nous nous retrouvions entassés sur le mien. Vingt minutes plus tard, c’est au tour de mon engin de rendre l’âme. Nous nous retrouvons au milieu d’eaux très agitées. Le jet-ski ne fonctionne que dans la position bas régime, et toute tentative d’accélération coupe le moteur. Il nous faut nous décider rapidement : soit jeter l’ancre en dehors du break, soit tenter d’atteindre le reef intérieur avant un nouveau set. Nous choisissons d’avancer aussi près que possible de la zone d’impact, puis d’atteindre le reef intérieur en espérant ne pas être rattrapé par d’autres vagues. J’aperçois une petite accalmie entre les sets, c’est le moment de nous lancer. Nous sommes aux trois quarts du chemin quand une plus petite vague casse et engloutit le jet-ski.

 

Robby et moi tentons d’y rester agrippés, mais c’est peine perdue, nous sommes arrachés en même temps que tout notre équipement, qui flotte tout autour de nous. Nous le rassemblons tant bien que mal et rebroussons lentement chemin vers la plage. Mon jet-ski étant hors d’usage, nous tentons désespérément d’en trouver un autre. Malheureusement, il semble qu’il n’en reste pas un seul disponible. Et voilà qu’il est déjà midi ! L’unique option serait de nous lancer directement des rochers de Jaws… Mais jamais aucun windsurfeur ne l’a tenté, j’ai donc quelques réserves quant à nos chances de réussite. Robby n’arrête pas de me demander s’il est possible d’aller jusqu’à Jaws en voiture, et je lui rétorque que « ce n’est vraiment pas un problème » ! Il ne s’offusque pas de mon agacement. Il me connaît bien…

« J’ai entendu tant de fois ces paroles dans la bouche de Jason… Chaque fois qu’il affirme que “ce n’est pas un problème”, cela veut dire que c’est 50/50. Du coup, alors que je ne voulais pas y aller, j’y suis allé quand même ; je ne pouvais décemment pas le laisser aller seul à l’eau ! Heidy, ma femme, n’avait pas du tout l’air impressionné en nous regardant descendre la paroi de rochers jusqu’à la plage, et encore moins au son du tonnerre des vagues s’écrasant sur le rivage », ironise Robby Swift.

 

 

En arrivant à Jaws, nous tombons nez à nez avec une armada de photographes étonnés de nous voir sur le rocher, et non sur l’eau ! Ils secouent dubitativement la tête quand nous leur expliquons notre projet. Pour autant, une partie d’entre eux nous suit le long de la falaise pour assister à notre départ. Au lieu de gréer sur la terre ferme, nous utilisons un strap pour sécuriser l’équipement sur nos planches et gréer plus tard sur l’eau. Du coup, nos planches sont lourdes et lentes à avancer. Accrochés à l’extrémité du wishbone, du mât et de la voile, nous avons bien du mal à rester en équilibre lorsque nous ramons. À cela s’ajoute un autre problème : traverser les gros rochers glissants pour atteindre la zone de mise à l’eau et avoir une chance de sortir. Le shorebreak de Jaws est violent et les sets de vagues cassent parfois à 10 mètres du bord, ce qui réduit considérablement nos chances ! L’angle de cette plage est assez abrupt. En nous approchant trop près des rochers, nous risquons d’être aspirés vers les gerbes d’écume directement dans la vague suivante qui s’explose. Une fois que nous avons décidé de nous lancer, il faut y aller à 100 %. En rebroussant chemin à mi-parcours, le risque est d’être enfermé dans un violent bassin de remous. En général, les surfeurs se jettent à l’eau entre les sets, courent le long des rochers glissants, puis rament. Leurs planches sont très longues et extrêmement rapides comparées à celle d’un windsurfer alourdi de 10 à 20 kg de matos. Nous partons avec un gros handicap ! Ramer sur une planche de windsurf chargée à bloc est comme tenter de pagayer sur un bout de bois flottant ! Je m’engage aussi loin que possible sur les rochers, au risque d’être aspiré. À chaque fois que l’eau bouillonne autour de moi, je dois lever mon matériel au-dessus de mes épaules. En un rien de temps, je suis épuisé. Je dois me décider rapidement, sinon…

 

Enfin, j’entrevois une fenêtre d’accalmie entre deux sets. Je galope aussi vite que possible et jette mon équipement à l’eau par-dessus la vague suivante avant de sauter. Je commence à ramer comme un fou, sans grand succès… Quelques minutes plus tard, je tourne rapidement la tête pour me rendre compte de mes progrès. Du coin de l’œil, j’aperçois Robby en train de rebrousser chemin en courant sur les rochers – un nouveau set arrive. Ce n’est qu’en passant la vague suivante que je comprends de quoi il retourne : un set arrive droit sur moi… Mais je me dis encore que je peux y arriver. Quand je vois qu’elles vont dérouler sur moi, je tente un duck dive, mais rien à faire, je suis rejeté comme un fétu de paille jusqu’aux rochers secs. Tout se passe comme au ralenti : mes jambes sont les premières à sentir l’impact, puis c’est au tour de mon dos. Quelques secondes plus tard, je suis de retour sur le shorline, toujours accroché à mon matos. Je me souviens d’avoir regardé Robby exactement à cet endroit, de lui avoir dit : bon, ce n’est pas encore ça, avant d’éclater dans un fou rire hystérique.

« J’ai suivi Jason, habité par l’urgence folle dans laquelle il est toujours, jusqu’aux rochers. J’ai presque fait l’erreur de le suivre dans l’eau. Pourtant, alors que je le suivais, prêt à me jeter, j’ai senti que ce n’était pas le bon timing. C’est cette petite voix dans ma tête qui m’a sauvé ! En un clin d’œil, j’ai décidé que c’était une mauvaise idée, et j’ai rebroussé chemin pour me mettre à l’abri sur la plate-forme de rochers. Quand j’ai regardé en arrière, j’ai aperçu Jason en train de prendre un set énorme sur la tête et tenter un duck dive avec une planche de 80 litres chargée de matériel ! Heidy était pâle comme un linge quand elle l’a vu être entraîné jusqu’aux rochers, alors que moi, je redoublais de rires. Ce gars retombe toujours sur ses pattes, donc je n’étais pas inquiet ! Je me disais juste que j’avais bien fait de ne pas le suivre aveuglément ! On aurait dit un chat mouillé traînant son matériel hors de l’eau, secoué par un grand éclat de rire frénétique. Il était temps de passer au second round ! », s’exclame Robby.

Nous devons trouver un autre accès à l’eau. Nous décidons donc de gagner le côté gauche de la baie, là où nous sommes sûrs de trouver d’importants rochers loin du rivage. Le problème est d’y accéder entre les sets de vagues. Une fois de plus, je m’aventure aussi loin que possible et attends patiemment derrière un gros rocher, qui m’abrite du remous. Puis, à l’affût du bon moment, je cours avant que la vague suivante n’arrive et me jette sans hésiter à l’eau. Je rame comme un déchaîné et me retrouve bientôt au large. Je reste assis sur ma planche pour observer Robby prendre avec succès le même chemin que moi.

« C’était incontestablement le moment le plus paniquant de la journée. Mon cœur battait à tout rompre. En sautant à l’eau, je savais que je ne pouvais plus rebrousser chemin. J’ai ramé comme si ma vie en dépendait. Mais avec tout le matériel entassé sur la planche, j’avançais vraiment lentement. Heureusement, il n’y avait plus de gros sets de vagues », renchérit Robby. Ensemble, nous commençons à gréer sur l’eau et je me rends compte que j’ai cassé le bout de ma planche, perdu la moitié de mon mât et un de mes ailerons. Mais avec un vent arrière, je suis déjà trop loin de la côte pour ramer jusqu’à la plage. Je regarde vers Jaws et décide de ramer jusqu’au jet-ski que j’aperçois à l’arrêt dans le canal. J’y parviens au bout de quarante minutes ! Les gars me regardent genre « d’où est-ce qu’il arrive celui-là ? », mais je suis trop épuisé pour me fondre en explications et demande simplement si quelqu’un peut me prêter un mât et une extension.

Par chance, c’est le cas. Je commence à gréer. Robby est déjà en train de naviguer sur Jaws et d’enchaîner de beaux turns. Il doit se demander où je peux bien être fourré ! Me voilà enfin prêt, un aileron latéral en moins ! Génial… Après quelques bons sets, j’attrape une vague au nord de la baie. À cause de mon aileron latéral en moins, je fais un spin out au bottom turn – en remontant face à la vague et en sortant derrière elle, je me suis retrouvé en plein dans la zone d’impact du pic ouest. À ce moment-là, un énorme set déroule justement au même endroit et casse à dix mètres devant moi. Je coule ma voile et plonge dans l’eau, mais je me fais aspirer par la vague et secouer dans tous les sens. Un instant plus tard, je suis repêché par le jet-ski de secours, mais mon gréement est totalement détruit. Je suis tellement sur les nerfs que mon sang ne fait qu’un tour : j’attrape ma planche et rame vers les rochers pour clôturer cette journée. Je n’ai pas la patience d’attendre qu’un jet-ski me ramène. Les jambes en sang, j’escalade les rochers avec la planche sous le bras, soulagé que cette journée s’achève !

« Après vingt minutes de navigation, je me demandais où avait bien pu passer Jason, qui était à l’eau avant moi. Quand je l’ai enfin aperçu en train de remonter le vent, il était dans un nouvel excès de rage lié à la perte de la moitié de son mât et de son extension. Visiblement, il n’était pas dans son assiette et n’avait plus le calme nécessaire pour regarder autour de lui et distinguer le nouveau set de vagues qui allait débouler à l’Ouest. Je le voyais rider un joli et assez gros set, mais rien comparé à celui qui allait s’abattre sur lui ! Malheureusement, j’étais dans l’incapacité de lui venir en aide. En ce qui me concerne, j’ai eu une session raisonnable, avec certains sets meilleurs que d’autres. Peut-être pas aussi gros que nous l’avions espéré, mais prendre ces vagues glassy et rapides reste un plaisir immense. Cela faisait un bon moment que je n’avais pas navigué ici, et je suis finalement assez satisfait d’avoir ramé jusqu’à elles. Au moment de rentrer, n’ayant pas de jet-ski à disposition, j’ai décidé de naviguer jusqu’à Hookipa, qui est en fait bien plus éloigné que je ne le pensais ! Durant ces vingt-cinq bonnes minutes, on se sent vulnérable au milieu du Pacifique. J’étais assez content de me trouver entouré de toute l’équipée brésilienne. On n’a pas vraiment envie de s’approcher de la côte pour se faire coincer par tous ces gros sets qui rentrent. Le temps de revenir à Hookipa, il était déjà 16 heures ! Je n’avais rien avalé depuis 7 heures du matin, il était temps de manger un morceau ! Se doutant d’où j’allais atterrir, Heidy m’attendait déjà sur le parking avec des barres de céréales ! Ça n’a pas été la session la plus réussie à Jaws, mais incontestablement la plus effrayante ! Certainement pas une expérience que je souhaite renouveler, mais que j’ajouterai en tout cas à la liste des choses-à-propos-desquelles-il ne faut pas faire confiance à Polakow!!! », sourit Robby.

Ce jour-là, je reviens cassé en mille morceaux. Malgré tout, j’avoue que si c’était à refaire, je le referais ! J’imagine que je dois être un peu fou… Bonne journée !

Depuis, en regardant la vidéo ce-dessous il semblerait que Jason Polakow et Robby Swift soient mieux préparés pour affronter le monstre Jaws.

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