Trip : Nazaré, le monstre du Portugal

Des vagues de plus de 15 mètres – l’équivalent d’un immeuble de cinq étages : situé au nord de Lisbonne, Nazaré est un monstre d’eau et d’écume que Jason Polakow a choisi d’affronter en secret durant l’hiver 2016. 

Texte : Jason Polakow. Photos : Red Bull

 

Du jour où CNN a passé les images de Garett McNamara ridant la plus grosse vague du monde, j’ai voulu l’affronter à mon tour : Nazaré, Praia do Norte, Portugal. Un monument. J’avais déjà tenté de m’y rendre l’an dernier mais, pour des raisons  logistiques, j’avais reporté le voyage. Cette année, après de longues discussions et des recherches qui m’ont permis d’entrer en contact avec une équipe de tournage à Nazaré, je me suis enfin senti prêt pour partir à l’assaut de cette vague démente.

Je sais qu’un swell régulier existe tout au long des mois d’hiver, mais que la direction et la puissance du vent faiblissent le long du corridor. Après trois mois d’attente, on annonce enfin de bonnes prévisions et, bien que le vent soit très faible, je décide de me lancer. Au total, le projet rassemble 20 personnes (dont l’équipe de production). Andrew Cotton, mon pote du team Red Bull, le rider portugais de grosses vagues Hugo Vau et le photographe local Jorge Leal sont là : leur présence est indispensable, notamment pour observer les règles de sécurité qui me permettront de rester tout simplement en vie. Andrew et Hugo font partie du meilleur team de sauvetage de Nazaré – les avoir auprès de moi pour assurer ma sécurité en mer est juste incroyable. Et sans Jorge Leal, ce projet n’aurait jamais pu aboutir (merci Jorge !).
L’hésitation est forte. Dois-je patienter encore un peu pour de meilleures conditions ? Finalement, ce n’est que deux heures avant le départ que je prends mes billets. Depuis deux mois, mon matos et mes affaires sont prêtes dans le garage. Je ne saurais vous dire combien de fois j’ai fait et défait mes bagages au cours de la saison.

Jason Polakow windsurfs huge Nazare, Portugal on Februar 02, 2016

À cause de mon départ précipité, je n’arrive sur place que la veille du swell. C’est avec Andrew, Hugo et Jorge que je partage ma première impression de Nazaré. Nous surplombons le spot à environ 50 mètres. C’est l’un des plus beaux et des plus dangereux que j’aie jamais vus. Le fameux phare se dresse sur le bâtiment assailli par les vagues, qui a été construit au XVIIIe siècle, lors de la guerre opposant les Français et les Portugais. Je marche jusqu’à l’angle du toit du bâtiment. De là, j’ai un premier aperçu des vagues qui s’écrasent sur les rochers. Toute la partie nord de la falaise est un piège mortel ; si vous tombez à cet endroit et ratez le jet-ski, vous êtes mort. Je passe la fin d’après-midi à discuter avec l’équipe de sauvetage du break, afin de me familiariser au maximum avec le spot et les procédures d’urgence. Je vais me coucher plutôt confiant. Mais le lendemain, au réveil, en apercevant le swell, ce sentiment s’évanouit bien vite…

Je vois les vagues de 50 mètres qui cassent partout, l’une après l’autre, sans interruption.  Il n’y a pas de réel line up… et guère de possibilité d’approcher. Une vision effrayante…

À 11 heures, une légère brise anime les drapeaux. C’est maintenant ou jamais.  J’espère juste que le vent me donnera assez de puissance quand je serai au line up. J’ai été dans d’autre endroits par le passé où j’ai attendu trop longtemps et raté le seul couloir de vent de la journée. Donc, pas d’hésitation aujourd’hui. J’attrape un bateau pour partir au large avec deux pêcheurs portugais qui ne parlent pas un mot d’anglais et dont le regard étrange m’accompagne durant notre lente course vers le large. Nous avançons doucement et, même si j’ai le temps de me concentrer, rien ne me prépare à la vue du point break à fleur d’eau. Les vagues sont monstrueuses et plus j’approche, plus je me rends compte du côté dément de la situation. La chose la plus inquiétante à ce moment-là est l’absence de vent et le fait que je vais dériver vers la zone d’impact sans puissance pour me retrouver dans de sales draps.

À ce stade, je dois arrêter de penser, me concentrer et enchaîner des gestes simples. Je commence par gréer, j’enfile ma combinaison et exécute mes exercices de respiration. Ma concentration est extrême. Je ne peux pas faire marche arrière, je dois gérer. Me voilà plus calme. Le vent a un peu augmenté. Il est temps de se lancer. Je jette ma planche hors du bateau et saute vers le jet-ski qui doit me rapprocher encore un peu plus de la zone d’impact, car le vent reste quand même trop faible pour naviguer. Heureusement que je me suis entraîné avec Hugo ! Une fois sur le jet-ski, je récupère mon équipement et nous remontons dans une position proche du line up. Je dois rester assis juste à côté de la zone d’impact et regarder d’énormes vagues casser tout autour de moi avec une force inouïe. Nazaré est bien différent de Jaws ou de Teahupoo, où on peut rester assis de façon relativement sûre. Ici, vous êtes exposé en permanence. C’est la première fois que je m’attaque à un tel beach break.

Jason Polakow, Hugo Vau and Andrew Cotton in Praia do Norte in Nazare, Portugal on February 3, 2016

« Toute la partie nord de la falaise est un piège mortel ; si vous tombez à cet endroit et ratez le jet-ski, vous êtes mort. »

 

Je cherche une droite, mais elles finissent pile en face du phare – le lieu le plus risqué. Ici, on est à la merci de l’Océan et incapable d’y lire les vagues. Soudain, des vagues du sud s’avancent jusqu’au point break, et en rejoignent d’autres deux fois plus grosses. C’est pourquoi des équipes ont passé des années à assurer un remorquage rapide après que les riders ont fini leur course. Dans le cas contraire, vous finissez sur les rochers. J’essaye donc de trouver de petites vagues un peu plus haut, d’où je pourrai être plus protégé au cas où je serais poussé à l’inside. Sans succès : les vagues sont trop mauvaises.

Je remets donc ma vie entre les mains d’Hugo et d’Andrew. Nous positionnons le jet-ski du mieux possible grâce aux indications radio de Jorge. Le plus gros défi est de trouver le bon emplacement à l’eau : en regardant l’outside, les vagues ont l’air de casser. Puis elles reculent lentement, heurtent la plage et se forment à nouveau. À partir des falaises, ça a l’air jouable, mais une fois à l’eau, c’est beaucoup plus dur d’y voir clair.

 

Vous n’êtes jamais en sécurité à Nazaré. Des gros sets de vagues déboulent dans des angles si extrêmes que cela impacte même la direction du vent. Les unes sont trop onshore, les autres trop offshore. Certaines arrivent même en deux angles différents et fusionnent quelque part, laissant à la chance plus qu’à l’habileté la possibilité de rider. Les deux jet-skis peuvent chasser ses vagues à environ 40 km/h pour trouver le point de départ parfait. Mais pour un windsurfeur avec 12 nœuds de vent, c’est juste impossible. J’ai attendu six heures à l’eau et attrapé seulement deux bonnes vagues !

Jason Polakow windsurfs huge Nazare, Portugal on Februar 02, 2016

On ne peut pas imaginer à quel point il est difficile de garder concentration et énergie durant tout ce temps, particulièrement quand l’adrénaline vous maintient en alerte et que vous n’avez pas mangé de la journée. Heureusement, je suis venu avec des provisions. Des vagues incroyables cassent autour de moi, mais les attraper est une autre histoire ! J’attends dans le line up quand j’aperçois deux sets de vagues de 6 mètres casser à 10 mètres sous le vent. Je file dans cette direction, mais le set suivant casse exactement à l’endroit où j’étais avant ! C’est très frustrant : si je n’avais pas bougé, j’aurai fait l’un des meilleurs rides de la vie.

 

« Nazaré, ce n’est pas une question de quantité, mais de qualité. L’enjeu consiste à trouver la vague, la perle rare. »

 

Les quelques gros sets que j’arrive à prendre me demandent de mobiliser toutes mes ressources. Ils me confrontent à tout : pomper comme malade pour attraper les vagues c’est normal, mais sauter dans les straps les pieds engourdis jusqu’au somment de la vague est autre chose. Si on ajoute la pente raide de la vague et le clapot, il est quasiment impossible d’arriver down the face. Je perds le contrôle de l’arrière de ma planche et dois la tenir très serrée pour ne pas être emporté à la moitié du chemin. Je n’ai jamais vécu ça sur Jaws ou sur tout autre spot du genre. Nazaré est un monstre.

 

Je reprends légèrement confiance mais soudain, la crête d’une vague passe sous le vent et commence à casser en ma direction. Je ne sais pas quoi faire. Je tente un petit aérial pour sortir de la vague, sachant que les vagues sont si brouillons qu’il faut être prêt à faire des ajustements de dernière minute. Mon taux d’adrénaline doit être à son maximum et me permettre de tenter l’impossible.

Les premières bonnes vagues que j’attrape ont une orientation parfaite. Pourtant, à la fin de mon ride, je prends littéralement une énorme vague, d’orientation sud, sur la tête. Finir là-dessus est une sensation horrible ! Hugo arrive à me récupérer in extremis, mais la fois suivante, impossible ! Je perds mon équipement, qui s’éclate sur les rochers. Heureusement, Hugo et Andrew me repêchent juste avant que la vague suivante frappe. Merci les gars ! L’autre donnée effrayante de Nazaré : plus le swell grossit, plus les vagues cassent au loin. En gros, si je ride le premier beach break et qu’un gros set arrive, il m’entraîne jusqu’au second beach ou reef break ! C’est exactement ce qui m’arrive avec Hugo. Nous voyons le set approcher, mais à deux sur un jet-ski, avec l’équipement que je traine à l’arrière, nous sommes presque enfermés.

 

Nazaré, ce n’est pas une question de quantité, mais de qualité. L’enjeu consiste à trouver la vague, la perle rare. Je crois que cette expérience a été l’une des plus incroyables et la plus chargée en adrénaline de ma vie. La plus gratifiante, aussi. Je projette d’y retourner et, qui sait, d’attraper un jour une vague qui pourrait me permettre de rivaliser avec le record du monde. Je voudrais d’ailleurs remercier mon sponsor, Red Bull, pour m’avoir aidé à réaliser ce rêve et à devenir le premier athlète « carburant au vent » à rider sur Nazaré !

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