Trip : Décembre au Danemark

À PREMIÈRE VUE, IL NE S’AGIT PAS DE LA MEILLEURE IDÉE DE TRIP. TROP HARDCORE, TROP FROID POUR UN HAWAIIEN. À MOINS DE TROUVER, COMME KEVIN PRITCHARD, SON VIKING INTÉRIEUR.

 

Par Kevin Pritchard

 

J’arrive par un mois de décembre sombre et pluvieux. Des vents glacés, un ciel sombre dès le milieu de l’après-midi, des températures glaciales, de grosses vagues, personne à l’eau… Gants, chaussons et combi de 6 mm d’épaisseur sont de rigueur. Pas vraiment le trip idéal. Mais j’ai planifié ce voyage il y a un an et demi. Après avoir disputé des compètes PWA à Klitmoller, dans les meilleures conditions que j’aie jamais eues en Europe, j’étais super chaud à l’idée de retourner au Danemark.

 

Je passe donc l’été et l’automne à checker quotidiennement les conditions, sans succès. L’hiver approchant, le vent reprend, mais un froid trop vigoureux s’installe. Mark Wengler, mon contact danois, m’envoie des mises à jour météo hebdomadaires. Elles sont bonnes parfois, mais rien de transcendant. Au Danemark, il fait très froid de l’hiver au printemps. Chaque prévision est donc accompagnée d’un relevé de température de l’eau et c’est franchement impossible ! Au retour de l’été, je me dis qu’il est temps de donner vie à mon projet. Mais c’est la haute saison touristique et tous mes contacts sur place sont occupés. Sans compter que je suis encore en compétition pour un titre sur l’AWT (American Windsurfing Tour, ndlr). Et déjà, l’été s’achève. L’automne arrive et je ne suis toujours pas parti ! Alors que l’Aloha Classic et mes engagements pro de l’année s’achèvent, Windguru annonce qu’une énorme tempête se dirige vers les côtes danoises. Un problème, un seul, mais toujours le même : décembre est le mois le plus froid, surtout pour moi qui vis à Maui sous une température de 25 °C en moyenne.

 

« MES NERFS SONT À VIF ET, AVEC LE JET-LAG, MA PEUR MONTE D’UN CRAN. »

 

Naïvement, je décide tout de même de réserver mes billets ; « OK, il va faire un peu froid, mais je suis un dur. Je vais gérer. » Oh toi, petit homme de Maui ! Si seulement tu savais à quoi t’attendre ! Ça y est, mon vol est réservé.

Je suis surexcité à l’idée de retourner sur l’un de mes spots favoris. Il reste huit heures avant le départ. Je file à Ho’okipa pour quelques vagues de dernière minute. Elles sont grosses et le vent est fort. Un doute s’installe dans mon esprit : ai-je raison de quitter mon paradis ? Mais avec un tel raisonnement, je ne partirai jamais ! Il est temps de casser la routine. Mon voyage commence. Maui-San Francisco. San Francisco-Washington DC, DC-Frankfurt, Frankfurt-Aalborg, soit 14000 kilomètres. Je suis censé atterrir à 12h30, prendre une voiture de location et rejoindre mon ami Lars sur la plage à 14h30 pour aller naviguer. Mais la réalité me rattrape dès l’atterrissage : des bourrasques de pluie gelée de 50 nœuds, un soleil déjà très bas, à la limite du coucher, alors qu’il n’est que midi ! Mais dans quoi suis-je donc allé me fourrer ?

Les Danois appellent cette région « Cold Hawaii », la « Hawaii gelée ». J’y vois surtout le froid, et pas vraiment Hawaii. Je prends la route vers la plage. Je ne vois pas à plus de 3 mètres devant moi, aveuglé par une pluie battante. C’est dans ce brouillard que je vais naviguer ? À mon arrivée sur la plage, un groupe de windsurfeurs locaux achève tout juste une session. Ils ont encore leurs gants, leurs chaussons et leur capuche. Pas franchement attrayant. Pourtant, en me rapprochant, je devine sur leur visage ce même regard, cette même envie qui me pousse moi aussi chaque jour à l’eau. Sauf que ces gars-là sont hardcore. Naviguer ici en décembre, c’est forcément hardcore.

 

« JE SENS L’EAU GLACIALE PÉNÉTRER MA COLONNE VERTÉBRALE ET TOUT MON CORPS SE RECROQUEVILLE POUR SURVIVRE DANS LE FROID. “RELAX, RESPIRE, REMONTE SUR LA PLANCHE ET PASSE LES VAGUES. »

 

En fait, il s’agit d’un groupe de six gars qui s’installent ici, dans le nord du Danemark, pour l’hiver et profiter du swell et du vent. Croyez-moi (ou pas), ils s’éclatent dans le froid ! Lars Peterson est l’un d’eux. Je l’ai rencontré sur la PWA et c’est lui que j’ai contacté pour ce trip. Il pense, dort, respire pour le windsurf danois. Il me salue avec un sourire et une poignée de main. Pendant ce temps-là, je ne cesse de me demander comment je vais naviguer là-dedans… De toute façon, il est trop tard pour entamer une session. Il fait déjà nuit. J’avoue que je ne suis pas mécontent. En revanche, j’espère que les conditions vont perdurer encore quelques jours. Toute la nuit, la maison est secouée par les vents. Mes nerfs sont à vif et, avec le jetlag, ma peur monte d’un cran. Le lendemain, réveil à 8 h 30 autour d’une tasse de café avec Lars. Dois-je rappeler qu’en cette période, le soleil ne se lève qu’à 9h30 ? J’avale quelques pâtisseries danoises. Me voilà remonté à bloc pour une bonne nave. La maison continue à subir les assauts du vent – je me dis que la journée commence plutôt bien.

Sur la plage comme sur l’eau, pas âme qui vive. En revanche, le vent et les vagues sont au rendez-vous. Un swell à hauteur de mât et un vent side off shore qui danse sur les crêtes blanches des vagues… Ça y est. Je grée ma voile, enfile combi, gants, capuche et chaussons. En mettant ma planche à l’eau, je me dis qu’en fait, elle n’est pas si froide. L’illusion est de courte durée. Une fois sur l’eau, la pluie froide gifle mon visage et l’épaisseur des gants m’empêche de tenir correctement mon wishbone. Je perds vite l’équilibre et me retrouve dans les flots sombres et gelés de la mer du Nord. Maui est bien loin ! Je sens l’eau glaciale pénétrer jusqu’à ma colonne vertébrale et tout mon corps se recroqueville pour survivre dans ces eaux glacées. « Relax, respire, remonte sur la planche et passe les vagues. » Je file à 40 nœuds et déploie toute mon énergie pour naviguer droit à cause des rafales de 50 nœuds. À Ho’okipa, il y a un canal du même genre qu’on emprunte pour atteindre l’outside, mais dans lequel il n’y a pas de vagues qui cassent. Dans cette Ho’okipa du Nord, il n’y a aucun couloir à emprunter. Juste des murs d’eau blanche. Et pourtant, aussi étrange que cela puisse paraître, il y a bien une certaine ressemblance avec mon paradis. Une fois l’outside atteint, j’ai les bras en compote. L’impression d’avoir navigué trois heures sans harnais. Je ne respire plus, je halète ! J’exécute un jibe sur une vague énorme. Mon matos est comme un corps étranger. J’ai pourtant gréé comme la veille, à Maui. Mais le poids et la rigidité des couches de caoutchouc supplémentaires transforment la sensation de chaque mouvement. Je déboîte à chaque fois qu’une rafale me frappe et m’entraîne de côté.

À la première vague, je m’élance down the line. Les rafales de vent offshore qui m’empêchent de sortir aplanissent désormais la vague et la transforment en beurre. Je passe sous le vent, effectue cinq ou six turns et finis par un aérial. En un clin d’œil, je retrouve toutes les raisons qui me lient indéfectiblement au windsurf. Les quelque 32 heures de voyage et une seule vague ont fait disparaître toutes les tensions de mon corps. Je commence à sentir à nouveau mes bras et évolue avec plus d’aisance, malgré les 6 millimètres de néoprène qui recouvrent ma peau. Lars et moi poursuivons la session jusqu’au coucher du soleil. Avant de filer sous la douche, je n’ai plus aucune force dans les bras, mais le moral, lui, est au beau fixe.

 

 

« JE RESTE ENCORE SIDÉRÉ DU NATUREL AVEC LEQUEL LES LOCAUX VOUS INDIQUENT DES SPOTS SECRETS. ÇA N’ARRIVERAIT JAMAIS CHEZ MOI, À HAWAII ! CURIEUSEMENT, ON RESSENT DAVANTAGE L’ESPRIT ALOHA ICI QUE LÀ-BAS. »

 

Pour la première fois, le jour suivant, j’aperçois enfin le soleil. Rien à voir avec celui de Hawaii. S’il n’est pas caché par les nuages, le soleil danois n’est jamais à son zénith, mais sagement posé en travers de l’horizon. L’avantage, ce sont des conditions photo idéales tout au long de la journée. Ce jour-là, le vent a décidé de faire une pause et nous en profitons pour rassembler les images de paysage et de lifestyle manquant à la vidéo. Je me sens comme un Viking. Je réalise que c’est à cause de cette lumière dorée que je souhaitais revenir au Danemark depuis cinq ans. C’est vraiment magnifique ! Les collines ressemblent à des tonneaux touffus et les bateaux colorés observent tranquillement les mouvements de l’eau. Évidemment, c’est la gentillesse et l’esprit d’équipe des locaux qui sont remarquables. Aucun problème à partager leur spot avec le touriste solitaire que je suis ! Les jours suivants, le soleil baigne le paysage de sa lumière. Je reste encore sidéré du naturel avec lequel les locaux vous indiquent des spots secrets. Ça n’arriverait jamais chez moi, à Hawaii ! Curieusement, on ressent davantage l’esprit Aloha ici que là-bas.

Les jours passent et m’offrent des conditions de nave hallucinantes. Soleil ou pas, le vent reste stable. Peu à peu, j’apprends à faire connaissance avec mon Viking intérieur. J’ai laissé tomber les gants et n’utilise la capuche que lorsque je nage. Peu à peu, la raison pour laquelle ce lieu est appelé « Cold Hawaii » devient évidente. Beau- coup de vagues, des paysages à couper le souffle, un côté sauvage apaisant – il y a très peu d’endroits comme ça au monde. C’est ma dernière journée. Alors que le soleil sombre dans la mer, je ressens une sorte d’attache- ment magique pour ce lieu et ses habitants.

 

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