Trip : Chroniques brésiliennes

Chroniques brésiliennes

Par Franz Orsi

 

« Un voyage s’inscrit simultanément dans l’espace, dans le temps et dans la hiérarchie sociale… En même temps qu’il transporte à des milliers de kilomètres, le voyage fait gravir ou descendre quelques degrés dans l’échelle des statuts. Il déplace, mais aussi, il déclasse – pour le meilleur ou pour le pire – et la couleur et la saveur des lieux ne peuvent être dissociées du rang toujours imprévu où il vous installe pour les goûter. »

Claude Lévi-Strauss, Tristes Tropiques (1955)

 

 

Je m’en souviens très distinctement : cette nuit-là, nous dînions sur une petite terrasse en bois près de la plage et de Taiba. Ce que j’ai vécu ce soir-là est en fait la scène la plus marquante de tous mes séjours au Brésil. Selon les standards brésiliens, il était déjà relativement tard. Nous venions de terminer de dîner et avalions nos dernières gorgées de caïpirinha avant de regagner nos poussadas. C’est là que j’aperçus des petits points microscopiques sur la mer…

 

Notre dîner avait duré longtemps, nous étions seuls dans le restaurant. Nous attendions depuis un bon bout de temps nos plats de poisson. Le propriétaire – qui faisait aussi office de cuisinier – multipliait les allers-retours de la cuisine à la salle sans rien nous amener ! Agacés, nous lui avions demandé quel était le problème. « Qual é o problema ? Porque está a demorar assim tanto tempo ? » Il ne répondit pas clairement, persistant à annoncer qu’il y en avait pour cinq minutes !

 

“ Ce que je voulais, c’était connaître l’essence du Nord,

sans me laisser distraire ni détourner par les sirènes touristiques et mon ethnocentrisme ”

 

Après une journée à l’eau, j’étais affamé ; les caïpirinhas commençaient à causer des dégâts dans ma tête ! J’étais probablement déjà un peu ivre quand la nourriture est arrivée. J’ai l’ai avalée en quelques secondes. C’était bon, mais assez différent de ce que nous avions l’habitude de manger ici. J’avais commandé du poisson grillé, mais le cuisinier m’avait servi une espèce de filet de poisson au curry. Peu importe, j’avais faim, et c’était goûteux.

Rassasié, je sirote ma caïpirinha sur la petite terrasse quand j’aperçois au large des petites taches colorées qui contrastent étrangement avec l’horizon sombre. Soudain, ces taches se muent en objets – je réalise qu’il s’agit de voiles naviguant dans la nuit obscure vers le rivage. Comme avertie par ce ballet nocturne par un émissaire inconnu, une foule de gens commence à surgir des entrailles de la ville pour se rassembler sur la plage. Alors que les bateaux approchent, je réalise qu’il s’agit de jangadas, ces petites embarcations locales en bois qui naviguent sans lumière. D’où viennent-elles, combien de temps ont-elles passé en mer ? Je ne peux m’empêcher d’être intrigué par leur histoire. Les jangadas sont des petits bateaux traditionnels utilisés pour la pêche ou, plus récemment, pour transporter des touristes et leur donner un aperçu de l’ancienne et disparue Cearà. Une façon de garder le passé vivant et de plaire aux touristes… Cette nuit-là, je vais radicalement changer d’avis.

 

Franz en pleine course avec les pêcheurs locaux.

Le bon pêcheur de Cearà

Imaginez une petite flotte de bateaux ressemblant à ce que nous appellerions des radeaux de 3 à 4 mètres de longueur, flanqués d’un mât en bambou auquel pendent des draps de coton et se dirigeant sans aucun bruit vers les côtes, tels des vaisseaux fantômes.

Je suis stupéfait par cette vision. Je rejoins le groupe sur la plage. La première jangada arrive et je m’empresse de tirer sur le sable cette embarcation de fortune. Le pêcheur semble épuisé, et c’est peu dire. Sur ces bateaux, il n’y a pas même la place pour s’asseoir. Peu de temps après leur arrivée, l’ensemble des pêcheurs commencent à distribuer leurs prises à la foule sur un marché improvisé. J’aperçois le propriétaire du restaurant et comprends que notre longue attente était liée à cet approvisionnement en poisson !

 

À la fin du marché, je m’approche des pêcheurs pour discuter. Ils sont curieux de savoir ce qu’un « gringo » comme moi – ainsi qu’ils m’appellent – fait ici. Je m’excuse de ne pouvoir leur parler qu’en portugais, que j’ai appris à Lisbonne, et non en brésilien. Je leur explique aussi que je suis ici pour pratiquer la planche à voile et le SUP. Ils sont heureux de répondre à mes innombrables questions et de me détailler leurs rituels de pêche. Au sujet du temps passé en mer, ils me livrent une réponse étonnante : au moins deux jours entiers, soit une journée de trajet vers le large et quelques heures de pêche, puis une nouvelle journée de voyage retour ! Sans lumière ni outil de navigation, sans rien pour s’abriter du soleil, bref, sans aucun confort moderne, ces hommes bravent les éléments et les eaux brésiliennes. C’est pour de telles rencontres que je suis ici, pas juste pour le vent ou les vagues.

 

“ 23 jours de voyage ininterrompu avec pour seule règle celle de profiter de l’océan comme bon nous semble ”

 

Genèse

Je me souviens avoir été fasciné par le livre de l’anthropologue français Claude Lévi-Strauss intitulé Tristes Tropiques, relatant son voyage dans le Nordeste du Brésil. Il rend compte de ses recherches ethnologiques au Brésil et a été l’élément déclencheur de mon intérêt pour ce pays. J’ai toujours été attiré par les cultures exotiques et les romans d’aventure. À l’époque où je lisais ce livre, le Brésil, ses forêts tropicales, ses immenses rivières et ses plages infinies m’apparaissaient comme le parfait décor pour de tels romans. Pourtant, jusqu’à cette année, je n’avais pas eu l’idée d’y organiser un trip, et cela pour une raison simple. Je savais qu’en partant à la découverte de Jericocoara, le trip classique du windsurfeur à la recherche de vents forts, mon image du Brésil et ma quête personnelle n’allaient pas coller à la réalité touristique. Ce que je voulais, c’était connaître l’essence du Nord, sans me laisser distraire ni détourner par ses sirènes touristiques et mon ethnocentrisme. Car s’en tenir à l’exotisme, ainsi que l’affirme Levi-Strauss, c’est en fait s’en tenir à l’apparence de l’autre. Je voulais vivre les lieux, rencontrer des locaux et me frotter à une culture nouvelle. Après tout, le meilleur voyage est celui qui répond à des questions que l’on ne s’est pas posées.

 

Que pouvais-je faire pour entrer en contact avec l’essence de cette région ? Je me suis alors souvenu des jangadas, des nombreux deltas des rivières, des forêts de mangrove, des pêcheurs du Nordeste, et je décidais d’orienter mon voyage en ce sens, sans poursuivre comme unique objectif le windsurf. Quelque chose d’assez nouveau pour moi, mais qui me paraissait essentiel à ce moment. Gagner en maturité implique d’élargir son champ intellectuel, et c’est exactement ce qui s’est passé grâce à ma pratique du windsurf. Parcourir le globe pour trouver d’excellentes conditions de windsurf ne suffisait plus, je préférais ralentir le rythme et profiter du voyage en tant que tel.

 

Plus tard, j’ai compris que c’est ce changement qui m’a poussé vers le SUP. Je l’ai débuté après quelques saisons de compétition en slalom et mes participations à la PWA. Ce sport a immédiatement mis en perspective mon rapport avec l’océan. Soudain, j’en profitais quotidiennement, quelles que soient les conditions de navigation ; chacune de ses parcelles devenait un terrain de jeux. Au-delà des moves radicaux, j’ai appris à goûter à des choses simples tout en étant à l’eau : explorer de nouveaux lieux, me balader et profiter du paysage.

En préparant un trip en phase avec cette nouvelle approche, deux choses me vinrent immédiatement à l’esprit. Le windsup gonflable que les gars de Starboard m’avaient montré lors d’un meeting et les interminables plages du Nordeste brésilien. Je pensais à toutes les possibilités de découvrir ce pays, en se perdant, doté seulement d’une planche à voile ou d’un SUP. Retour à ma question : comment toucher du doigt le mieux possible l’essence du Nordeste brésilien ? Probablement en vivant au plus près des braves pêcheurs sur leurs jangadas, en tentant d’être en phase avec eux et leur environnement. Paré de ma planche gonflable et de sa voile en Dacron, j’estimais que cette option se présentait sous de bons auspices.

 

“ Je pensais à toutes les possibilités de découvrir ce pays, en se perdant, doté seulement d’une planche à voile ou d’un SUP ”

 

Le trip : une approche plaisir du windsurf

Pour être capable d’explorer la vie aquatique de ces communautés vivant si étroitement avec l’eau, j’opte pour un trip multisport. Ma copine Julia sera ravie de faire du kite alors que je me concentrerai sur du windsurf et du SUP. Nous partons de Fortaleza avec pour objectif de remonter vers la côte en traversant les états de Cearà, Piaui et Maranhão. Nous avons décidé de longer la côte et de profiter de la route en nous arrêtant là où nous le souhaitons. 23 jours de voyage ininterrompu au total avec pour seule règle, celle de profiter de l’océan comme bon nous semble.

En quittant les faubourgs de Fortaleza, tout prend du sens. Disparues les inquiétudes sur les prévisions météo et les sessions possibles – je profite de ce qui est là, sans stress, sans course. Lentement, notre rythme se fond à celui de la vie locale, soit au cycle de la nature. Bien sûr, il existe l’autre Brésil, nation émergente, vivante et chaotique, mais ce n’est pas celui dans lequel nous plongeons.

 

Nous visitons des villages de pêcheurs. Une rue, quelques échoppes, une église, un terrain de foot… Voilà la configuration typique dans sa version la plus développée (autrement il manque le terrain de foot !). La proximité et la puissance de la nature nous permettent d’entrer en contact avec ces lieux et leurs habitants. Il y a quelque chose de magique à naviguer au coucher du soleil sur des eaux que seuls les pêcheurs ont parcourues ou d’échanger quelques mots avec eux sur le vent, les courants et la pêche du jour.

Franz en session waveriding dans les vagues du Nordeste.

 

Voilà ce qui, pour moi, constitue l’essence et l’esprit du voyage. Il ne se réduit pas à un déplacement physique mais à s’immerger dans le quotidien d’autres cultures ; il permet d’accéder à la différence et non d’entrevoir la seule apparence. Un trip classique de planche – avec une voiture chargée à craquer de matos –, régi par une course contre la montre pour atteindre les meilleurs swells et le meilleur vent, aurait rendu cette démarche impossible. D’une certaine façon, disposer d’un équipement rudimentaire – et pourtant innovant –, ma planche et ma voile en Dacron, a été générateur d’un rythme appelant lenteur et simplicité.

Après quelques semaines passées au Cearà, nous sentons que nous sommes sortis de notre zone de confort et de notre milieu social. Cette sensation donne tout son sens au voyage : plus que d’un simple trip, il s’agit d’une expérience de vie. Bien sûr, je vais continuer à profiter de mes sessions de vague chez moi ou ailleurs, mais désormais, je sais que si je suis en quête de vraies expériences, j’attraperai mon windsup gonflable et laisserai le monde derrière moi pour voguer vers un village de pêcheurs anonymes.

 

Même les locaux ont été curieux de ce support gonflable et l’ont testé fièrement.

 

 

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