Trip : ils ont navigué au Cap Horn

Découvrez cette incroyable aventure (qui date de 2009) où trois Windsurfers, Tine Slabe de Slovénie, Ben Vandersteen de Hollande et Thomas Miklautsch d’Autriche, tentent de naviguer autour du Cap Horn dans des conditions extrêmement orageuses avec des vagues énormes et des vents glacés soufflant en rafales jusqu’à 70 nœuds.

Cette histoire a déjà été publiée dans Planchemag début 2010. En tombant récemment sur la vidéo (que vous trouverez en fin d’article) qui avait été réalisée à la suite de cette aventure, nous nous sommes dit qu’il serait sympa de vous remontrer cette expédition bien extrême.

 

Extrêmes

C’est il y a un an exactement, lors d’une compète en Autriche, que Thomas Miklautsch me fit part de son idée – un défi plus qu’un simple trip que personne, excepté le Français Fred Beauchêne, n’avait encore relevé : naviguer autour du Cap Horn, une falaise de 425 mètres de haut balayée par des rafales de vent allant de 30 à 100 km/h ! Malgré l’ambition d’un tel projet, quelques rendez-vous suffisent à finaliser notre organisation – nous voilà prêts à partir.

Etant donné qu’il sera certainement occupé à filmer, Thomas souhaite que nous ajoutions un rider à l’équipe. Ben van der Steen, avec qui j’ai passé deux mois à Maui, me semble le bon équipier. En quelques mails, le voilà convaincu. Ben et moi nous retrouvons à Santiago du Chili et décidons de descendre la côte afin de tester le matos. Nous avons la chance d’y trouver de bonnes conditions, mais nous sommes bien conscients qu’elles ne font pas le poids par rapport à ce qui nous attend plus au sud, dans un vent glacé. Notre halte en Patagonie a justement pour objet de nous habituer au froid et à l’environnement, bref à une nav’ hors du commun.  Après une semaine passée au nord de Punta Arenas à profiter des eaux translucides des lacs, notre équipement comme nos esprits sont prêts à affronter une nature autrement plus extrême : tempêtes, icebergs, courants et vagues géantes chapeautées par des pics de vent à 120 km/h !

 

Vendredi.

Ben et moi atterrissons à Santiago, l’aéroport international le plus au sud de l’Amérique du Sud. Alors que nous cherchons un taxi pour rejoindre le port, Peter, notre second caméraman, surgit. Il était dans le même vol que nous mais, ne nous connaissant pas au préalable, c’est seulement à l’arrivée, quand nous venons de récupérer nos énormes boardbags plutôt rares dans la régions, qu’il nous repère. Thomas et sa copine Anja, chargée de prendre les photos du trip, sont déjà sur place. Nous voilà au grand complet pour partir à l’aventure et prendre d’assaut les eaux du furieux Cap Horn.

Le Santa Maria flotte majestueux dans la marina d’Ushuaïa. Il nous accueillera pour dix jours de traversée et nous offrira son assistance dans les différents lieux sauvages de la Terre de Feu. Nous enfournons notre matos dans son ventre en métal, excités par l’imminence du départ. Nous laissons derrière nous la folie du monde moderne et nos soucis quotidiens, seulement entourés d’une nature majestueuse, l’esprit absorbé par notre objectif.

Méandres glacés

Nous devons tout d’abord traverser le détroit de Beagle pour atteindre les côtes chiliennes. Toutes les îles du détroit appartiennent, en effet, au Chili. Et, si vous voulez naviguer là-bas, vous devez déclarer et enregistrer tous les passagers dans la dernière des grandes villes nommée Puerto Williams qui se trouve aussi être une grosse station de gardes côtiers. Nous devions également nous y arrêter pour changer de capitaine et prendre à bord Wolf Kloss, propriétaire du bien nommé Santa Maria et loup de mer le plus expérimenté des environs. Il aurait contourné le Cap Horn plus d’une centaine de fois, traversé l’Atlantique et rallié l’Antarctique à plusieurs reprises avec ce bateau. En un mot, c’est bien le capitaine auquel nous pouvions confier nos espoirs.

Notre périple en direction du sud se poursuit. Grâce à notre pavillon chilien, nous empruntons le canal Murray, de loin le chemin le plus rapide pour atteindre l’archipel des îles Wollaston où se trouve l’île Horn. Dès le deuxième jour, nous détectons des conditions de vent exceptionnelles et commençons à tirer des bords entre le Santa Maria et les îles Navarino et Bertrand par 20 nœuds. Ce qui nous préoccupe, en revanche, c’est le froid et les rafales de vent très arbitraires. C’est d’ailleurs ce même après-midi que nous prenons un bain forcé pour la première fois…

Sur le pont, nous devons répartir les cinq planches, les six voiles de slalom et les six mâts entre nous trois. Étant donné que l’eau tourne autour des 7°C, nous nous sommes équipés de bonne combars. J’opte pour une 6.4 et une planche relativement grande pour ne pas rester coincé derrière une île. Ben choisi la même chose alors que Thomas s’équipe d’une 5.9 et d’un flotteur de litrage moyen. Pendant ce temps-là, notre bateau jette l’ancre dans une baie abritée derrière l’île de Navarino. Nous sommes prêts pour notre première sortie.

Le vent monte à 20 nœuds, le soleil apparaît par intermittence – les conditions sont aussi parfaites que notre rencontre avec une nature préservée. Mais, il faut bien qu’il y ait une fin à cette nav’ exceptionnelle, juste pour nous rappeler où nous sommes. Un nuage, puis de la pluie et bientôt de la neige font baisser la température d’un cran. Quoi de mieux alors qu’une bière pour nous requinquer après cette première sortie, suivie d’un barbecue sur l’île que Wolf acheta quelques années auparavant ?

La prochaine étape, plus compliquée, consiste à passer Bahia Nassau, ce qui peut se révéler très ardu par grosses perturbations météorologiques. De là, la mer n’est plus protégée par les Andes qui stoppent encore les dépressions frappant de plein fouet le canal de Beagle. Nous avons de la chance. Pendant notre périple vers le sud-est, un vent régulier de 20 nœuds gonfle nos voiles, si bien que nous atteignons Porto Maxwell, une petite baie à l’est de l’île Hermita après neuf heures de voile. Cette anse est le point de départ de notre expédition – la tension monte d’un cran.

Big day ?

En vue du jour J, nous discutons des prévisions avec le capitaine. Ils annoncent 15 nœuds, de quoi nous décider à nous lancer dès le lendemain. Déjà vêtus de nos combars, nous voilà en train de gréer sur le pont à une heure matinale. Il s’agit maintenant de sortir de la baie malgré l’absence de vent. Pas si dur finalement et, après quelques minutes, l’île Horn se dessine dans toute sa splendeur ! Mais, le vent d’ouest se révèle bien plus fort qu’annoncé et le ciel se couvre de nuages noirs et menaçants… Alors que nous nous éloignons d’Hermita, le vent glacial s’accompagne de vagues grandissantes. L’ambiance n’est pas à la plaisanterie. L’adrénaline nous submerge et le désir d’aller au bout de notre projet est plus fort que tout.

Après une courte discussion avec le capitaine, apprenant que demain ce sera pire encore, Thomas, Ben et moi décidons de tenter le tout pour le tout. Le bateau remonte un peu au vent avant de s’arrêter, bougeant au rythme des creux de quatre mètres – je décide de sauter à l’eau en premier dans les flots sauvages de l’Antarctique. Thomas me jette les deux planches avant de plonger à son tour avec la troisième. C’est à Ben qu’il revient de s’occuper des voiles qu’il a du mal à attraper tellement le vent souffle sur le pont. Finalement, il les bloque les unes après les autres et les jette par-dessus bord avant de nous rejoindre. Il faut maintenant accrocher les voiles aux flotteurs. Pas facile de naviguer : les vagues sont désordonnées et le vent croissant, mais nous tenons le cap. Alors que le Santa Maria suit sa course dans un rythme de 7 nœuds, plus nous approchons du Cap Horn, plus le vent monte, jusqu’à atteindre 35 nœuds.

Environ 3 km avant le point le plus au sud du continent sud-américain, nous sommes censés aller sous le vent. Pourtant, une courte concertation avec le capitaine Wolf nous en dissuade. Il nous faut renoncer, non à cause de la force du vent en windsurf, mais à cause du risque que cela représenterait pour le bateau de venir nous chercher au cas où nous casserions notre matos. La déception est immense, mais notre sagesse, pas inutile. Wolf avait raison : le vent ne fait que monter. Le Santa Maria ne peut même plus rentrer à Porto Maxwell. En désespoir de cause, nous devons nous contenter de jeter l’ancre à Martial Bay, un peu plus au sud de l’île Herschel. Là-bas, le vent annonce le tout début du long système de dépression qui se profile. Le soir, je me rends compte que la puissance de son souffle dans la baie monte de 50 à 60 nœuds ! Nous avons beau être amarrés à une ancre de 85 kg et une chaîne de 80 kg, Ben et moi avons l’impression que le bateau dérive. Nous en faisons part au capitaine au moment même où l’alarme GPS s’enclenche. Il faut ajouter une chaîne supplémentaire. Pour couronner le tout, la pluie commence à tomber. Ce soir-là, il nous aura fallu faire preuve de beaucoup de calme et autant de vivacité pour maîtriser le danger et nous assurer un sommeil serein…

Le lendemain matin, nous appelons la station du Cap Horn (la plupart des îles de cette zone possèdent une station dans laquelle un soldat passe près d’une année pour assurer les contrôles et porter assistance aux bateaux des alentours). On nous apprend que le vent a soufflé jusqu’à 120 nœuds cette nuit et qu’il va continuer à ce rythme les jours suivants. Avec de telles prévisions, nous allons devoir passer deux jours de plus coincés dans la baie. Thomas suggère de sortir naviguer avec notre plus petit matos. Une aventure risquée étant donné le vent off shore et l’impossibilité d’une assistance quelconque pour cause de bateau arrimé solidement à deux ancres si quelque chose nous arrive. Nous hésitons un peu. Les 3°C de l’eau et les 50 nœuds de vent poussant la température extérieure à – 3°C n’est pas engageante… Mais, évidemment, nous ne résistons pas longtemps, soudain excités par le challenge de ces conditions extrêmes. Avec le dinghy, nous amenons notre matos à terre. Ben grée sa 6.4, je prends ma 5.9, et nos 90 litres que nous utilisons en compète. Le vent est incroyablement puissant. Il est quasiment impossible de naviguer à cause des rafales qui nous font tomber à l’eau. Nous remontons sur le rivage, décidés à attendre que les rafales cessent un peu avant de repartir pour une seconde session. Voilà plus de dix minutes que nous luttons pour gagner le large, quand soudain, une nouvelle rafale nous bloque pendant plus de deux minutes. Nous ne voyons plus rien et espérons seulement que cela va prendre fin pour pouvoir foncer vers la côte… sans remettre ça. C’était suffisant pour aujourd’hui ! Nous remballons notre matos dans la minute pour regagner le Santa Maria, accueillis par l’odeur envoûtante d’une soupe au potiron brûlant…

Le système dépressionnaire ne nous a toujours pas dépassé. Nous devons nous faire à l’idée d’attendre un jour de plus avant de retourner rendre une petite visite aux déferlantes. Entre temps, nous gréons notre gros matos (Ben en 7.8, Thomas en 6.4, moi en 7.0) pour une session tranquille sur de l’eau plate. Une nouvelle fois nous sommes frappés par la beauté de ce paysage vierge.

Seuls dans la tourmente

Le Santa Maria est l’un des rares navires qui traverse cette zone surbookée de locations pour de courtes périodes – or, la nôtre s’achève doucement, sans que nous nous en rendions compte. Il semble bien que notre prochaine et peut-être dernière chance se dessine avec les 15 à 20 nœuds de vent d’ouest annoncés. Thomas décide que, cette fois-ci, seuls Ben et moi partirons sur l’eau préférant de son côté se concentrer sur les prises du film en pleine mer avec Peter. Nous remontons au vent en direction de l’ouest pour traverser le détroit et rejoindre Puerto Maxwell. Quand nous sortons de cette partie abritée, les conditions se révèlent aussi monstrueuses que lors de notre première tentative. Mais, cette fois, nous sommes prêts à tout risquer pour réussir. Ce n’est pas pour réjouir le capitaine Wolf. Or, c’est lui qui détient le dernier mot sur le bateau. En voyant ces conditions, il décide que, si nous voulons vraiment nous lancer, il faut partir sans plus attendre. Toujours à bord du Santa Maria, nous approchons du lieu d’où nous avions dû rebrousser chemin la fois précédente. Aujourd’hui, les vagues et le vent sont encore plus déchaînés, si bien que pas mal de passagers sont gagnés par le mal de mer. Que faire ? Il faut prendre rapidement une décision. Le capitaine Wolf m’informe que le bateau peut se frayer un passage jusqu’au Cap Horn, mais qu’il sera quasi impossible de nous garantir une quelconque sécurité. C’est donc à nos risques et périls : « Je n’essayerai pas de vous arrêter, mais sachez que vous ne pourrez compter que sur vous-mêmes, vous serez seuls là-dehors. » Je regarde Thomas et Ben – nous avons tellement envie de réussir. Mais, parfois, il faut savoir s’incliner face à la puissance de la nature. Alors, croyez-le ou pas, j’ai péniblement articlué un « Non, nous n’irons pas… » Et, une nouvelle fois, l’avenir devait nous donner raison.

 

Alors que nous contournons le fameux monstre dans 40 nœuds et des vagues hautes de six mètres, l’ambiance est plutôt morne. J’ai du mal à croire les mots du capitaine qui me confiait que deux semaines auparavant, il y avait si peu de vent qu’ils avaient dû mettre le moteur… Nous voulons jeter l’ancre à Martial Bay en fin d’après-midi. Malheureusement, les turbines refusent de démarrer à cause du peu de carburant qui nous reste. Les vagues sont de plus en plus grosses. Nous n’avons d’autres alternatives que d’accéder à la baie en hissant la grande voile mais, là encore, le sort est contre nous car la corde est bloquée tout en haut du mât. La seule option est de virer de gauche à droite face à la baie jusqu’à ce que Heio, un membre de l’équipage, répare le moteur et que quelqu’un monte en haut du mât pour couper la corde. Quelle fin de journée ! Je n’ose même pas imaginer ce qui aurait pu arriver si nous étions sortis en planche et que le bateau avait dû tenter des manœuvres dans ces conditions.

Il nous faut nous hâter désormais de rallier Porto Williams où attendent déjà les prochains clients. Restent deux jours de nav’. Le capitaine choisit de tenter sa chance en profitant d’un rare vent de sud-est pour dépasser Bahia Nassau et se diriger vers l’île de Lennox où, nous dit-il, nous passerons la nuit. J’ai besoin de vider mon esprit de toutes ces péripéties et de la tension emmagasinée ces derniers jours, et je reste derrière la barre pendant cinq heures. Soudain, tout mon corps se met à trembler – Wolf m’aperçoit et me fait immédiatement rentrer dans la cabine. À force de rester dehors, j’ai pris froid et je suis en hypothermie. Malgré la pile de couvertures dont me couvre Heio, je n’arrête pas de trembler, gagné qui plus est par le mal de mer. Je souffre en silence avant de trouver le sommeil. Le lendemain, comme par miracle, nous traversons le canal de Beagle par une belle journée ensoleillée jusqu’à Puerto Williams où nous débarquons. Quelle joie de retrouver la terre ferme et de prendre notre première douche chaude depuis une semaine.

Nous voilà de retour, à tout jamais marqués par ce trip hors norme. Grandiose, gigantesque tant dans sa démesure que dans son challenge, la dureté et les risques qu’il nous a fait explorer. Les mots du capitaine Wolf résonnent encore dans nos esprits : « Le Cap Horn n’est pas un cadeau… »

 

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