Lettre à… Arnaud de Rosnay

Repères

Dès 1963, il participe avec son frère Joël à l’introduction du skateboard en France. Il devient le premier champion de France de la discipline en 1966.

Photographe de talent, il réalise dès 1971 des reportages remarqués, notamment sur les mines de diamant en Afrique du Sud et sur les collections de diamants du shah d’Iran.

Il invente le speed sail en 1977 et traverse en 1979 une partie du Sahara, entre Nouadhibou, en Mauritanie, et Dakar, soit 1380 km en douze jours.

Il crée en 1981 la première speed crossing de l’histoire de la planche à voile, d’une longueur de 40 km, entre Maui et Molokai. Il termine second derrière un certain Robby Naish.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Arnaud, mon vieux héros…

J’avais quel âge « à l’époque », 18 ans? Tu en aurais combien aujourd’hui, 68? 69? Non, attends voir, laisse-moi calculer, c’est ça, tu aurais très exactement 74 ans. Ça t’en bouche

un coin, hein, Arnaud, tu as 74 ans ! Cela fait 36 ans que tu as rejoint, comme le chantait joliment et pudiquement Alain Bashung dans son dernier opus, « l’inévitable clairière amie » et, pourtant, comme le chantait un autre géant de la chanson française, lui aussi parti trop tôt, et qui repose désormais aux Marquises (1), « tu frères encore ». La musique n’adoucit pas que les mœurs, Arnaud…

C’était un jour de novembre. Non, mais franchement, comment veux-tu que je me souvienne le temps qu’il faisait en France ? S’il y avait du mistral en Méditerranée ou des vagues au pays Basque sur le spot de surf de tes débuts ? C’était il y a trente ans, je crois que tu ne te rends pas bien compte. L’éternité a ceci de formidable qu’on y vit toujours dans l’instant.

« Arnaud a disparu », je crois que c’était ça l’accroche retenue à la une de mon magazine préféré. Oui, je crois me souvenir, il faudrait que je vérifie, que c’était ça l’accroche à la une, comme on dit, pour signifier au monde qu’on était sans nouvelles de toi… Un truc lapidaire, comme un coup de poing dans la gueule, un uppercut dans le foie ; enfin, à l’un de ces endroits où ça fait le plus mal. On n’avait appris ta disparition par voie de presse que plusieurs jours après que tu te sois volatilisé dans le détroit de Formose, en tentant de relier, comme tu en avais pris l’habitude, deux îles, deux pays ou deux continents ; là, c’était entre Taïwan et la Chine. L’article posait plus de questions qu’il n’apportait de réponses ; tu es resté un mystère, Arnaud, et ça te va bien, au fond. Je ne crois pas non plus me souvenir que ta disparition ait fait la une à l’antenne ou bien même que cela ait été évoqué au sacro-saint « journal de 20 heures ». Mais peut-être, déjà, étais-je occupé à autre chose qu’à regarder la télévision ? Il est vrai aussi qu’on échappait beaucoup plus facilement à « l’information »; si je te disais, Arnaud, qu’aujourd’hui, on peut disposer en temps réel de la météo du vent et des vagues ; ouais, sans déc’, je ne te raconte pas de bobards, tu dégaines « ton portable » ou « tu cliques » sur un spot et hop, la force du vent, la hauteur des vagues. Je « quoi » ? Oui, « tu cliques » ; bon, enfin, c’est vrai qu’il y a tout un tas de petits trucs qui ont changé, Arnaud ; aujourd’hui, tout se vit au présent, l’homme en est tout étourdi. Ça fait un peu peur? Constatons simplement qu’il est de plus en plus difficile de vivre à la marge du siècle, et ce à la ville comme à la plage.

En fait, la grande classe, c’est ceux qui, comme toi, donnent régulièrement de leurs nouvelles sans jamais informer personne. Toi, tu fais partie de ceux qui nous donnent régulièrement des nouvelles; tu vois ce que je veux dire, Arnaud, tu nous donnes régulièrement des nouvelles de notre jeunesse, comme Alain Colas, Coluche ou Kurt Cobain. Et ça, c’est vachement fortiche, le souvenir de ceux qui nous font nous sentir éternellement jeunes. C’est pas donné à tout le monde, comme on dit vulgairement. Tu sais, Arnaud, en disparaissant comme ça, tel un albatros égaré dans la tempête en pleine mer, tu nous as dépossédés d’une partie de nous-mêmes, d’un peu de notre innocence, de notre insouciance aussi; comme tous les modèles, comme tous les grands frères, tu étais un moteur, une voile, une aile pour nos cœurs de windsurfeurs ; oui, en nous abandonnant lâchement un soir d’hiver, tu nous as volé une partie de nos 20 ans, mais tu nous as aussi donné énormément, comment dire ? Tu nous as légué quelque chose, comme une boussole invisible, un phare secret à nous seuls réservé, un élixir magique qui, certes, brûle un peu les entrailles, mais a ceci de formidable qu’il nous épargne la morsure du temps qui passe. Comment ça, j’en fais un peu trop? Je te raconte, c’est tout; j’essaie, un peu maladroitement, avec des mots, de te raconter comment ça s’est passé après pour nous, le grand vide que tu as laissé, et tout ça…

Que je te donne des nouvelles de tes proches? Ben, je ne sais pas trop quoi te dire, moi… C’est que je ne fais pas partie du cercle. Je peux te donner des nouvelles de ton frère, Joël, un grand beau jeune homme de plus de 70 ans, élégant, au corps encore sec, souple et musclé, et qui surfe toujours (2). C’est devenu quelqu’un de très en vue, conseiller de la présidence de la Cité des sciences et de l’industrie et tout ça. Un passionné de neurosciences, de sciences humaines et de sport, le genre de mec au- quel on a tous ou presque envie de ressembler quand on sera vieux. Un peu comme toi, Arnaud, le genre de mec qui donne envie d’aimer la vie. Le genre de vieux qui ne fait pas vieux. Ton frère n’a jamais hésité à évoquer ton souvenir en public, mais toujours avec une délicatesse et une retenue exquises. À chaque fois, on sent qu’il le fait sur la pointe des pieds, pour toi, et pour tous ceux qui attendent de tes nouvelles. Il le fait parce qu’il faut bien que quelqu’un le fasse ; parce qu’évoquer ton souvenir, c’est célébrer la vie qui fait du bien. Qui d’autres ? Tu te souviens de ta petite nièce Tatiana? Elle avait une vingtaine d’années quand tu as disparu. Eh bien, c’est devenu une écrivaine assez en vue. Il y a quelque temps, à l’occasion de la sortie de l’un de ses romans, à l’encre russe, elle a raconté combien elle s’était inspirée de ses souvenirs de toi pour façonner le personnage de Fiodor Koltchine. C’est ça, Arnaud, c’est exactement ça, tu étais un personnage de roman, d’un des romans de F. Scott Fitzgerald égaré dans le petit monde des sports de glisse. Et on sait qu’ils étaient toujours un peu « fêlés », les personnages de F. Scott Fitzgerald, « humains, trop humains », et toujours « plus grands que nature », et ça ne finissait pas toujours très bien pour eux. C’est elle qui le dit, Arnaud, pas moi, tu étais son Gatsby le Magnifique, un oncle un peu fantasque, fougueux et toujours prêt à tout. Elle a raconté, Tatiana, lorsque tu venais les chercher, sa sœur et elle, à la sortie de l’école. Ta voix qui grésillait dans le haut-parleur attaché à ta rutilante automobile, à ta Rolls Royce Silver Wraith rachetée à un ami pour en faire ton bureau : « Les demoiselles De Rosnay sont attendues par leur oncle. » Elles étaient, de son propre aveu, consternées et ravies. Elle a raconté (3) « l’intérieur de cette voiture mythique, la technologie révolutionnaire pour l’époque, l’autoradio à tête chercheuse électronique, émetteur-récepteur, l’antenne électronique, le lecteur de cassettes huit pistes, les six enceintes ». Elle a raconté les détecteurs de verglas et de radar, le réfrigérateur qui maintenait au frais du champagne et du caviar pour « tes relations de travail ». Elle a raconté « les fourrures de panthère qui ornaient les fauteuils en cuir doré et les estampes indiennes sur les portes arrière ». Elle t’a valu pas mal d’inimitiés, cette bagnole. Les gens ne voulaient pas comprendre, ou faisaient semblant de ne pas comprendre. Gainsbourg roulait en Rolls, Léo l’Anarchiste (4) en Rolls, alors pourquoi pas ? Tu avais… 23 ans : l’insolence de la jeunesse doublée du plaisir aristocratique de déplaire. Un dandy.

Oui, tu étais bel et bien un personnage de roman, Arnaud, mais qui avait conquis sa propre autonomie, s’était libéré de la tyrannie des contingences et s’était décidé à écrire son propre bouquin. Tatiana a promis, le jour où elle se sentirait prête, d’écrire un livre sur toi…

Si j’ai des nouvelles de… Jenna? Non, Arnaud, je n’ai pas de nouvelles de Jenna. Joël et Tatiana, ce sont « les deux médiatiques de la famille », on entend régulièrement parler d’eux, mais Jenna a complètement disparu des écrans radars, et à notre époque, ça ne peut que correspondre à un choix délibéré de sa part. Jenna a été si discrète depuis que nous sommes sans nouvelles de toi qu’elle est éternellement restée dans nos mémoires comme cette superbe jeune Californienne blonde de 20 ans qui nourrissait nos fantasmes post-adolescents. Oui, nous étions tous alors en quête, sur les plages, d’une autre Jenna, de Notre-Jenna-à-Nous. Oui, Jenna, elle est un peu comme toi, Arnaud, elle n’a pas vieilli. Jenna aura toujours 20 ans. Tu sais, ils sont nombreux, ceux qui rêvent de l’interviewer pour la faire parler de toi et s’émoustiller de sa présence à leurs côtés. Les journalistes adorent ça, les interviews un peu impudiques des proches. Personnellement, je trouve que c’est très bien comme ça… Tu dis? Si elle a refait sa vie? Tu ne veux pas qu’on parle d’autre chose ? Oui, j’ai entendu dire qu’elle s’était remariée avec un producteur de musique (5) avec lequel elle a eu trois autres petites filles… Arnaud, tu es là ?! Hé, Arnaud, faut se faire une raison, on le sait tous : « Les cimetières sont peuplés de gens irremplaçables », et les cimetières marins ne font pas exception, ainsi va le monde et tourne la Terre. Alizée, votre petite fille? Elle n’a jamais vraiment fait parler d’elle ; c’est comme si tu avais pris toute la lumière sur toi, Arnaud, et puis, plus rien ou presque… Une étoile filante. Tu ne peux pas savoir, en revanche, le nombre de petites filles « dans le milieu » que leurs jeunes parents ont appelé Alizée ; vous avez fait des émules, Jenna et toi. Indirectement, vous avez « engendré » plein de petites « Alizée » qui viennent s’asseoir sur les bancs de l’école républicaine au milieu des Kevin, Jennifer et autre Manon. Alizée, comme un vent nouveau, un idéal de vie, une promesse d’avenir…

Longtemps, tu sais, on a fantasmé sur un possible retour. Tu étais retenu quelque part, au fin fond d’une geôle aux prises avec les services secrets chinois. Tu allais forcément réapparaître, un peu à la manière de ces prisonniers de guerre américains ressuscités de la jungle, des années après la fin du conflit entre les deux nations ennemies. D’autres – tes détracteurs – ont insinué que ce n’était jamais là qu’une mise en scène de plus, comme ta traversée du Pacifique quelque temps plus tôt à laquelle ils n’arrivaient décidément pas à croire. Encore une façon de faire parler de toi, Narcisse et conquérant de l’impossible fendant les eaux à l’aide de sa fine lame de plastique. L’histoire d’un deuil impossible… Récemment, ton frère Joël, à qui l’on demandait qui serait aujourd’hui Arnaud de Rosnay, répondait qu’il était convaincu que ton enthousiasme serait toujours aussi neuf, ainsi que ta volonté de convaincre, « encore explorateur et toujours sportif, je l’imagine comme une sorte de Jacques Cousteau ou de Paul-Émile Victor des sports de glisse, communiquant dans les magazines et à la télévision », disait-il. Ça te fait rire ? Non, moi non plus, je ne te vois pas tout à fait comme ça aujourd’hui. Mais c’est le propre des « grands vivants », des grands poètes et des héros, de faire que chacun de nous se projette à travers eux. On a tous notre Arnaud de Rosnay, comme on a tous notre Arthur Rimbaud… Perso, je crois que tu aurais lâché l’affaire. Un peu comme Nicolas Hulot. Qui se souvient aujourd’hui qu’Ushuaia était alors « l’émission des sports extrêmes » ? Un truc très clinquant, très années 1980, très nous-sommes-les-rois- du-monde-et-on-vous-emmerde… Regarde, Nicolas, il pratique toujours, mais il a pris « de la hauteur ». Toi aussi, qui savais si bien médiatiser « tes aventures », mais qui as toujours refusé d’apposer des stickers sur tes voiles, je pense que tu aurais pris « de la hauteur ». Tu n’aurais rien renié, ce n’est pas ton genre, mais tu aurais pris de la hauteur, comment ça, je n’en sais rien. Et c’est bien là le problème. Tu savais si bien jouer avec ton époque que ça m’aurait diablement intéressé de te voir « te débrouiller avec la vie » en ce début de millénaire…

Va falloir que je te laisse Arnaud, mais avant de conclure, je voulais te dire combien ça me fait bizarre de te relire aujourd’hui (6), toi qui « t’étais rentré le windsurf dans la peau à raison de huit à dix heures de planche à voile dans la houle au large de Kuilima » après avoir fui les mondanités, quand tu écrivais il y a un peu plus de trente ans : « Il y a trois façons de juger un homme : sur son passé, sur son présent, sur son avenir. Je n’ai pas eu le privilège d’être jugé sur ce que j’offrais au présent. L’on a mis en doute les traversées que j’ai faites, jeté la suspicion sur le Sahara mauritanien, Béring, le Pacifique […]. J’ai été marqué dans mon âme. Des choses insensées ont été écrites à mon retour du Pacifique […]. Ils sont bêtes, envieux, innocents et stupides ceux qui me refusent mes conquêtes. » Et quelques pages plus tôt : « Je pars seul, seul à nouveau au moment d’affronter ma “traversée impossible”. Mais je n’ai pas travaillé avec tant d’ardeur sur ce projet pour l’abandonner à la veille de sa réalisation. Je veux relever ce défi, vaincre. Je pars seul ? Qu’importe. »

Cette fois-ci, tu t’en étais sorti, comme on dit ; tu avais griffonné ces quelques lignes dans ton journal avant de t’élancer dans les eaux glacées du détroit de Béring. Tu sais, Arnaud, je trouve que tes mots entrent furieusement en résonance – on y revient – avec cette phrase de F. Scott Fitzgerald que l’on trouve dans son recueil de nouvelles La Fêlure, écoute : « La fameuse “évasion”, ou “fuite loin de tout”, n’est qu’une excursion dans un piège, même si ce piège comprend les mers du Sud, qui ne sont faites que pour ceux qui veulent y pratiquer la voile ou y peindre une toile. La véritable rupture est celle sur laquelle il est impossible de revenir, qui est irrémissible parce qu’elle entraîne l’abolition du passé. » Tu cherchais la véritable rupture, Arnaud. À chaque fois, c’était pour un voyage au bout du possible que tu t’élançais sur ta fine lame de plastique… Si certains ont repris le flambeau ? Oui, quelques-uns, Arnaud, mais, en comparaison, ils ont toujours eu un petit côté « fake », un petit côté « wannabe ».

Tu es resté unique, Arnaud. Et intact. C’est ce que tu voulais, non ?

Je t’embrasse,

Vincent

 

Ses traversées

Le 29 août 1979, Arnaud de Rosnay traverse le détroit de Béring, entre l’Alaska et les côtes sibériennes, soit 125 kilomètres en huit heures.

Le 31 décembre 1980, il quitte l’île de Nuku Hiva, dans l’archipel des Marquises, pour rejoindre Hawaï avec l’aide des alizés, soit plus de 900 km. Après avoir été porté disparu, il est retrouvé sur l’atoll d’Ahé, dans les îles du Roi-George, qu’il a réussi à rejoindre en catastrophe après onze jours et dix nuits de navigation.

En janvier 1984, Arnaud de Rosnay réalise la traversée entre la Floride et Cuba en 6 heures et 55 minutes. Parti de Key West sur une mer très difficile, il est accompagné de deux reporters et de sa femme, qui le suivent sur une vedette rapide.

Le 31 juillet 1984, il réalise la traversée entre Hokkaido, au Japon, et Sakhaline, en URSS, en trois heures et demie. Débarqué sur une plage déserte,

il sera « rapatrié » plus tard par l’armée soviétique.

Le 24 novembre 1984, il disparaît en mer au cours de la traversée du détroit de Formose, entre la Chine et Taïwan.

(1) Jacques Brel. (2) Joël de Rosnay a introduit le surf en France en 1957, à Biarritz. (3) Dans une interview au site Surf Prevention au printemps 2013. (4) Léo Ferré. (5) Emmanuel de Buretel, fondateur de Because Music. (6) Tout m’est défi, d’Arnaud de Rosnay, aux éditions maritimes et d’outre-mer, épuisé.

 

Pour ceux qui souhaitent en savoir plus sur Arnaud de Rosnay, nous vous conseillons vivement le livre suivant :

Arnaud de Rosnay, Gentleman de l’extrême aux éditions Atlantica