Interview : Fabien Vollenweider

Fabien Vollenweider:  l’artisan du shape numérique

En 39 ans de carrière, le shapeur emblématique de la marque TABOU, championne du monde de vague 2014, est celui qui a designé le plus de modèles de planches de série dans l’histoire du windsurf. Après 10 ans passés chez bic sport, il a raccroché le rabot pour devenir l’un des pionniers (en windsurf) de la conception assistée par ordinateur (cao). Fabien partage aujourd’hui son temps entre Marseille et la Thaïlande pour la R&D TABOU.

(Interview réalisée en Juin 2015 et encore bien d’actualité)

Nationalités : française et suisse

Profession : shapeur

Résidence : Marseille

Années de shape : 39 ans

Date création de la marque Tabou : 1991

Nombre de prototypes fabriqués par an : environ 100 planches

 

À 15 ans, n’ayant pas les moyens de se payer une planche custom, le jeune Fabien achète dans un magasin un kit pas cher pour fabriquer un flotteur. L’expérience lui plaît, il se met à récupérer des vieilles Windsurfer et Dufour qu’il ouvre pour reshaper le pain de mousse à l’intérieur. Sans jamais restratifier, faute d’argent pour financer la résine et la fibre de verre. C’est juste pour s’amuser, reconnaît-il. Quelques années plus tard, en 1991, Fabien se lance. Il crée la marque de custom Tabou. Ses planches séduisent rapidement les waverideurs et il devient deux ans plus tard le shapeur officiel de Bic Sport. Une aventure qui durera dix ans (1993-2003). Il marque de son empreinte le monde du windsurf avec les Bic Veloce, Vivace, Saxo 253 et 265 convertible, mais aussi les Tiga Freecarve et autre HyperX. En 2000, Fabien shape les premières Bic Techno, 273/283/293… La 283 étant la planche la plus vendue au monde ces quinze dernières années, à raison de près de 50 000 unités. Fabien shape aussi des customs pour quelques-uns des meilleurs coureurs de l’époque, dont son complice de toujours Fabian Pendle, qui participe activement à la recherche et développement. À partir de 1996, en parallèle de la R&D pour Bic Sport, Fabien débute la commercialisation des planches Tabou de production fabriquée en Slovaquie, avec le souhait de se lancer dans le freeride. Enfin, en 2004, il confie la distribution de sa marque au groupe allemand New Sports GMBH, qui gère la marque Gaastra. L’histoire dure ainsi depuis seize ans. En 2005, il sera l’un des premiers shapeurs à passer à l’ère numérique (avec Sebastian Wenzel). Ce qui lui permet de se consacrer pleinement à son métier entre la France et l’usine Cobra, en Thaïlande.

 

> Lorsque ton ami Thomas Traversa et ta marque, Tabou, deviennent champions du monde de vague (en 2014), que ressens-tu?

Je sentais que ça démarrait. J’étais en Thaïlande pendant le premier tour. J’étais fou, je me réveillais en pleine nuit pour suivre ça en direct sur Internet. Je suis arrivé à Maui au deuxième tour. Nous avions de grandes chances, il ne manquait qu’un heat pour qu’il soit champion du monde. Lorsqu’il a gagné, au début, c’était irréel, j’en parlais avec Thomas et il me disait : « Moi non plus, je n’arrive pas à réaliser. » Quelques jours plus tard, on réalise que c’est vraiment vrai, Thomas est champion du monde!

 

Tu en rêvais ?

Ça ne m’avait jamais vraiment traversé l’esprit. Je ne sais pas si j’en rêvais. Je me suis toujours dit que ce serait sympa. Mais là, avec Thomas que je connais depuis toujours, c’était vraiment fabuleux. Ce n’est pas le premier champion du monde sur une planche Tabou en vague, car il y avait déjà eu Jessica Crisp, qui courait pour Tiga mais qui avait des Tabou sous les pieds. Mais nous n’étions pas aussi liés qu’avec Thomas et sa famille. C’est assez rare. Thomas a toujours eu des Tabou et n’a navigué pratiquement qu’avec mes planches. C’est vraiment très spécial.

 

Tu as créé la marque Tabou il y a 24 ans (29 ans aujourd’hui). Est-ce toujours toi le chef à bord ?

Mon rôle est plus limité aujourd’hui. Je me concentre sur la R&D, jusqu’à la validation des graphiques. La distribution est assurée depuis l’Allemagne par New Sports GMBH, groupe dirigé par Knut Budig. C’est également lui qui finance. Je dois donc tenir compte de ses décisions. Nous travaillons dans la concertation, mais je dois respecter les prérogatives financières. J’aurais parfois envie, par exemple, de réaliser des petites planches de vague, mais quand Knut me dit qu’il n’y a pas de marché pour ça, je me plie à sa décision.

 

Tu ne shapes plus à Marseille. Pourquoi ?

Lorsque j’ai commencé à travailler avec New Sports GMBH, je devais réaliser un nombre de planches impressionnant pour développer une gamme complète. À Marseille, aucune entreprise n’était capable d’assurer la fabrication. J’ai eu cette opportunité en Thaïlande, dans l’usine Cobra, où le personnel est suffisant pour me permettre de concevoir rapidement un gros volume de planches.

 

Quels ont été les plus gros changements ces dix dernières années dans ta façon de travailler ?

Je ne shape plus du tout à la main. Quand je suis en France, je m’entretiens avec les coureurs, puis je passe derrière mon ordinateur pour dessiner toutes mes planches que j’envoie par fichier informatique à l’usine Cobra, en Thaïlande [qui fabrique la plupart des planches sur lesquelles on navigue, Ndlr]. Et lorsque j’y retourne, les planches sont déjà shapées, avec le sandwich plaqué et redressé par la machine CNC, selon les données de mon fichier. Je pense qu’on est les seuls au monde à travailler ainsi les shapes, avec le redressage du PVC réalisé à la machine. Ensuite, j’ai juste à contrôler que tout est juste et à mettre deux-trois coups de papier à poncer s’il y a quelques défauts. C’est tout. Ce changement dans ma façon de travailler s’est opéré à partir de 2005. J’ai rencontré Marc Duboc, spécialiste de la robotique, qui avait pour mission d’installer des machines à shaper (CNC) pour l’usine Cobra. On a mis au point ensemble cette façon de travailler. La planche sort toute faite, je ponce un peu les rails sur les planches de vague, mais je ne touche à rien sur les freeride. Elles partent ensuite directement à la stratification. Une centaine de prototypes sont ainsi shapés par la machine dans l’année.

 

Qu’attends-tu des coureurs et testeurs avec lesquels tu travailles ?

Cédric Bordes est responsable de toute la partie tests et du développement avec moi. Il me fait énormément de retours, de feedback. Il est hypertravailleur et toujours motivé pour aller sur l’eau dès que je lui amène de nouvelles planches. Il me fait part de sensations précises et a bien progressé dans l’analyse. Pour les vagues, c’est un peu différent. Comme les top rideurs naviguent sur des protos, ils veulent des planches adaptées à leur style. Comme Thomas Traversa ou Graham Ezzy, qui partagent avec moi leur ressenti personnel que je dois ensuite transposer pour éventuellement réaliser des planches de série. Sur une planche de Thomas, par exemple, je récupère 80 % du shape, les lois de concave, d’outline, les épaisseurs. Je modifie les rockers pour qu’elle soit plus facile à faire planer.

À la fin, c’est à nouveau Cédric et moi qui validons, pour que ce ne soit pas trop radical à la commercialisation. Seules quelques petites planches de vague et certaines freestyle ne passent pas sous ses pieds. Ensuite, sur des programmes comme le slalom, d’autres coureurs viennent l’épauler pour tester.

 

Cela doit être difficile de trouver le bon équilibre entre les goûts et les styles qui diffèrent suivant chacun ?

C’est vrai, c’est toujours différent. En France, c’est un peu plus difficile, mais à Maui, par exemple, tu t’assois sur la bute à Hookipa pour regarder les mecs naviguer. Tu vois vite si ta planche convient ou pas et tu arrives à imaginer ce que tu pourrais améliorer pour que ça fonctionne mieux. L’an dernier, j’avais observé Thomas et Alex naviguer avec des planches qui convenaient à toutes les compètes en Europe, mais qui n’étaient pas au top pour Ho’okipa. Du coup, on avait refait toute la R&D avant d’arriver à l’Aloha Classic suivante.

 

Sur le circuit PWA de vague, sur quelles étapes et avec quels rideurs sont utilisées des planches de série Tabou ?

Les tops rideurs ne les utilisent généralement pas. Par exemple, Thomas ne pourrait pas naviguer en planche de série car ses volumes n’existent pas : entre 63 et 70 litres, cela ne se vend plus du tout en shop. De plus, les pros naviguent avec beaucoup de kick à l’arrière. Si l’on sortait les mêmes planches en production, on se ferait démonter dans les tests. Les planches des coureurs de ce niveau ne planent pas naturellement, il faut être très actif. Quand j’essaie une planche de Thomas, j’ai un mal fou à planer.

Les différences de shape entre custom et série se situent à quel niveau ?

Elles se concentrent essentiellement sur le rocker. Ensuite, j’adapte le volume au plus près des coureurs. Ils y sont très sensibles. Par exemple, la planche de vague à tout faire de Thomas, qu’il utilise 80 % du temps, fait 68 litres, et sa planche de lightwind 70 litres. Soit seulement deux litres de plus. Je ne pourrais pas les réaliser en série.

 

Conçois-tu des planches pour des coureurs d’autres marques que le team Tabou ?

Non, je n’en fais plus, et je pense que beaucoup de marques ont arrêté ça. J’ai été l’un des premiers à interdire à mes coureurs de courir avec d’autres planches que les Tabou. Je ne voulais pas les payer à faire de la R&D pour une autre marque et je ne souhaitais pas laisser croire que nos coureurs gagnaient sur nos planches alors qu’ils en utilisaient d’autres. Si Thomas gagne, le client sait que ce n’est pas sur une planche de série mais sur une planche qui sert au développement de la série Tabou. Un jour, un coureur m’a fait le coup. Il m’a demandé une déco Tabou pour mettre sur une planche Quatro. Je lui ai confisqué sa planche à l’atelier. J’ai bénéficié de ce système puisque j’ai d’abord réalisé des planches pour tout le monde. Mais pour des grandes marques qui n’avaient pas de planche de vague dans leurs gammes.

 

Quelles ont été les principales évolutions sur les planches de vague ces dix dernières années ?

Il y a bien sûr les multifin, qui ont incarné une énorme révolution. Il y a eu le raccourcissement des planches d’une dizaine de centimètres, et puis tout le monde s’est également mis à travailler à fond sur les concaves. On a créé des planches qui naviguent beaucoup plus près de la vague et avec lesquelles on casse mieux les courbes. Avant, le timing devait être beaucoup plus précis, avec des bottom turns plus longs et plus de vitesse.

 

Quelle est pour toi la gamme de planches la plus difficile à réaliser ?

C’est le slalom. On joue tellement sur des petites différences que chaque fois, cela nécessite énormément de prototypes. On peut aller jusqu’à 7 ou 8 protos par taille. Sachant que les évolutions sont nombreuses au niveau des cuts out qui sont retaillés, rebouchés, etc. Au final, dix planches différentes sont testées par taille. On cherche à créer une différence de pression entre le pied avant et le pied arrière pour faire foiler la planche. Tous ces cuts out sont un peu comme des trims sur un bateau, des réglages d’assiette de la planche. Pour ne pas qu’elle s’envole mais qu’elle garde une bonne top speed. On essaie de réduire au maximum la surface mouillée sur l’arrière tout en gardant beaucoup sur l’avant pour les démarrages au planing et les relances. Et si l’on retirait les cut out de mes planches actuelles, elles seraient bloquées en accélération et top speed. On a étendu les cuts out à nos nouvelles Rocket Wide pour obtenir des planches un peu plus performantes, qui volent un peu plus au-dessus de l’eau.

 

Depuis quelques années, une nouvelle gamme de planches freeride, courtes et larges, est proposée sur le marché en parallèle des planches freeride plus classiques, qui sont 10 à 15 cm moins larges. Quels sont les avantages ?

Je pense que les nouvelles planches freeride offrent des plages d’utilisation plus grandes au niveau des voiles comme du vent. Elles naviguent avec moins de longueur d’aileron que des shapes plus classiques, ce qui retire du levier sous le pied arrière. J’ai aussi l’impression que les planches plus larges ont un planing un peu plus on/off que les planches plus classiques, plus longues et plus étroites. Ces dernières partent un peu plus tôt, avec un planing plus doux, plus facile pour quelqu’un d’un peu moins fort. Dans le jibe, une planche un peu plus étroite procure plus de sensations. La France est un marché qui apprécie les nouveautés alors que l’Angleterre est plus timide, il faut plus temps pour la convaincre.

 

En 2015, les coureurs pros préfèrent-ils le twin, le tri-fin ou le quad ?

Il y a de tout maintenant, ça dépend du feeling des gars. C’est un grand sujet de discussion sur la plage à Hookipa. Théoriquement, sur les quads, les grands ailerons sont devant et les petits derrière. Les Starboard ne sont plus du tout utilisés aujourd’hui. On utilise tous des quads dérivés des surfs de Martin Potter, c’est-à-dire gros ailerons derrière et petits devant (par exemple 14 cm derrière et 7 cm très fin devant). Certains souhaitent rendre la planche plus maniable en mettant de tout petits ailerons devant, ce qui se rapproche du twin en sensations. D’autres préfèrent avoir des différences moins marquées entre l’avant et l’arrière (par exemple, 14 cm derrière et 9 cm devant). Les planches sont ainsi plus directionnelles. Elles carvent beaucoup et conduisent bien toutes les courbes. En thruster, tu as un peu les avantages du quad, c’est-à-dire que tu peux carver sur le rail, mais pas autant, tout en pouvant faire des pivots comme sur les planches singles. Plus polyvalente, la planche est plus libre, avec moins de traînée, elle va donc plus vite. En Europe, la plupart des coureurs sont en tri-fin.

 

Quel set d’ailerons recommandes-tu au grand public ?

Je pense que la même planche fonctionne avec les deux configurations d’ailerons. D’ailleurs, toutes les boards de surf de Kelly Slater, par exemple, peuvent être montées dans les deux versions. On envisageait avec Thomas récemment de retirer deux de ses cinq boîtiers d’ailerons sur sa planche de vague, car il navigue en thruster. Mais il me disait : « Non, non, si un jour il y a des conditions dures avec un vent très fort, je veux pouvoir la monter en quad. » Le quad fonctionne bien dans des grosses vagues quand ça carve beaucoup. En revanche, ça bloque dans les petites vagues, et les courbes sont plus dures à casser. Dans le on shore, les coureurs vont préférer les tri-fin pour casser les courbes. Je recommande donc plutôt le tri-fin au grand public. La planche est un peu plus haute, mais surtout, la sensation dans les courbes est différente. Mais certains adorent rider tout en carving sur un quad, c’est personnel.

Contrairement à d’autres marques qui passent en tri-fin sur leurs planches freewave, tu restes en single fin sur ta gamme 3S. Pourquoi ?

Je vais être un peu radical, mais j’estime que la plupart des gens qui achètent une 3S n’ont pas le niveau pour apprécier ce que peut apporter un tri-fin. Le thruster s’adresse plus à quelqu’un qui navigue sur le pied avant dans le surf. Celui qui a ce niveau achète au moins une Pocket chez nous. Et finalement, pour une petite tranche de 20 % de rideurs, les 80 % restant vont perdre quelque chose s’ils n’ont pas de single fin sous les pieds, c’est-à-dire tous ceux qui naviguent en bump & jump et qui recherchent un maximum de glisse, une grosse vitesse de pointe et le moins de traînée possible.

En thruster, la planche va plus taper, aller moins vite et le prix va monter également en ajoutant deux boîtiers. Je ne pense pas que les clients utilisent la 3S dans les surfs engagés.

 

La parité euro/dollar a changé, quelles vont être les répercussions sur les prix des planches ?

C’est terrible. Au-delà du change qui a pris de l’ordre de 15 à 20 %, on doit s’acquitter d’une taxe supplémentaire de 3 % en Thaïlande, due au changement de régime pour une dictature maintenant. Il faut ajouter le coût de la main d’œuvre locale, qui augmente tous les ans chez Cobra. Je me suis battu pour que les prix de nos planches ne montent pas trop en 2016, on va voir ce que va décider Knut pour les prix.

 

Envisagez-vous des solutions techniques et technologiques pour contenir ces coûts ?

J’ai essayé de ne pas toucher à la construction. En revanche, j’ai revu une grosse partie de la cosmétique, en retirant tout ce qui coûtait trop cher. Par exemple, j’utilise plus de blanc en couleur de fond car c’est moins cher chez Cobra. Je ne vois pas grand-chose pour l’instant au niveau de la construction qui permettrait de baisser les prix sans perdre en qualité. Après, il y a aussi les choix des clients. On a navigué pendant des années sur des planches en sandwich fibre et aujourd’hui, tout le monde veut du sandwich carbone kevlar, par exemple. On pourrait revenir à du sandwich fibre, on baisserait les prix, comme fait Quatro, par exemple. C’est malheureux pour le client européen, c’est heureux pour les Asiatiques qui voient apparaître une middle class. Le salaire des personnes qui travaillent chez Cobra en Thaïlande a augmenté de l’ordre de 40 à 50 % ces quatre dernières années, c’est énorme. Ils se sont battus, maintenant ils ont de syndicats et défendent leurs droits de salariés. Et leur pouvoir d’achat n’est pas tellement plus bas que celui d’un ouvrier français en ce moment.

 

Il existe combien d’usines dans le monde capables de fabriquer des planches de windsurf ?

On pourrait aller au Vietnam ou en Chine, c’est moins cher, mais il n’y a pas d’usine ayant la capacité de production pour absorber la gamme Tabou sans risque. Elles savent fabriquer 200 ou 300 planches, pas plus.

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