Itw Remi Villa : Du rêve à la réalité

Rémi Vila, 56 ans, fait figure de légende dans le monde de la planche à voile. Né en Martinique, il découvre le windsurf à 10 ans et enchaîne les succès, des titres mondiaux en Raceboard jusqu’aux innovations en Windfoil. Installé en Thaïlande chez Starboard depuis 2008, il façonne, aux côtés des plus grands, les planches qui dominent aujourd’hui les podiums. Travailleur acharné, designer de génie, Rémi incarne la passion et l’excellence sur tous les plans d’eau du monde.

Ma première rencontre avec Rémi remonte à 1993, en Bretagne, à l’École Nationale de Voile, à Quiberon. Il était déjà un coureur de haut niveau, et moi, je venais tout juste d’arriver chez Planchemag pour m’occuper des tests. Je l’ai naturellement embrigadé pour quelques essais. Nous nous sommes retrouvés professionnellement quelques années plus tard, il était passé chez Starboard tandis que moi, je testais ses planches ! Même si l’on ne se voit pas aussi souvent qu’on le souhaiterait, chaque échange est un vrai plaisir, toujours animé par notre passion commune pour le windsurf, la technique et les belles histoires.

Rémi, c’est un bosseur, un compétiteur, à l’écoute des coureurs/testeurs qui ont passé des années à parcourir le monde pour tester des planches. J’ai eu la chance, il y a quelques années, d’aller visiter Starboard près de Bangkok, où il vit avec son épouse thaïlandaise et leur fils Alex dans une maison au bord du lac, à deux pas de la société. Il y a quelques semaines, c’est à Gruissan, lors du Défi, fin mai, que nous nous sommes retrouvés. L’occasion était trop belle de revenir avec lui sur son parcours incroyable… et surtout, pour vous le faire partager. Interview réalisée lors du défi Wind 2025 et publiée dans le Planchemag 429.

Comment un jeune windsurfer martiniquais s’est-il retrouvé en Thaïlande à travailler pour l’une des plus prestigieuses marques au monde ?

C’est une belle histoire et c’est très spécial. Mes premières années de vie active en Martinique, j’étais agent de fabrique, une sorte d’agent commercial, je vendais directement du fabricant au magasin, ce qui me permettait de faire une belle marge, jusqu’à ce que l’activité périclite. Au fond de moi, j’avais toujours envie de travailler dans la voile, la planche à voile de préférence. Et puis, lors d’un championnat du monde en 2000, en Thaïlande, je me suis fait remarquer par Svein Rasmussen (ndlr : fondateur en 1994 et propriétaire de la marque Starboard), en terminant pas mal de manches dans les dix premiers sur 140 compétiteurs, après avoir cassé trois mâts. À cette époque, j’étais déjà distributeur pour Starboard, depuis 1996, en Martinique, sans connaître Svein. J’avais obtenu la distribution de Starboard par l’intermédiaire de Jean-Louis Colmas (ndlr : le shapeur calédonien qui a révolutionné la fabrication des planches de windsurf, notamment chez Starboard, en utilisant un placage bois laminé de 0,6 mm de pin australien, afin d’offrir un meilleur rapport poids-résistance), que je connaissais très bien et avec qui j’avais fait des compétitions en 1985. Je l’avais appelé parce que j’avais vu en Martinique une planche Starboard plus légère et qui marchait plus fort que ma planche Van Den Berg de slalom. Je me suis dit : « Mais c’est quoi ce truc ? » J’ai appelé Jean-Louis, qui m’a mis en contact avec Svein, et j’ai commandé trois planches. Et là, la distribution est partie. Suite à ce championnat du monde, Svein m’a invité à passer trois jours dans son centre de test en Thaïlande, où j’ai expérimenté avec lui. Il a apprécié mes points de vue, j’ai proposé des modifications, elles se sont avérées payantes. À partir de là, Svein et Tiesda m’ont proposé de revenir régulièrement en Thaïlande pour tester. Donc, cela tournait entre trois et quatre fois par an, pour une période de quinze jours, car j’avais pas mal de temps libre. C’était surtout sur les produits racing, notamment la Formula à cette époque. Ensuite, je suis passé sur les planches de Raceboard, puis sur le slalom. Depuis 2009, c’est moi qui conçoit toutes les planches de slalom Starboard.

En 2007, tu traverses une période difficile, on te diagnostique une tumeur…

Tout allait bien, j’habitais en Martinique en faisant des allers-retours régulièrement en Thaïlande. Puis, ma vie a soudainement basculé : on m’a diagnostiqué une tumeur de l’acoustique qui a failli me tuer. C’était en 2007. À cause d’un usage trop intensif du téléphone portable à l’oreille. J’étais toujours au téléphone, notamment en voiture, par mon boulot. Malheureusement, la voiture agit comme une cage de Faraday (ndlr : pour maintenir la connexion avec le réseau, le téléphone émet des ondes beaucoup plus puissantes qu’ailleurs) et tu te grilles le cerveau à la vitesse de la lumière. Et je laissais mon téléphone allumé près de ma tête en dormant également, ce sont des choses à surtout ne pas faire. Tout cela a engendré une tumeur à l’acoustique qui était de 3,8 cm, donc vraiment dangereuse. Malheureusement, il y a eu des complications lors de l’opération qui devait durer six heures, mais ils ont été obligés de me rendormir. Et ça a duré douze heures… Lorsque je me suis réveillé, les médecins m’ont dit que j’allais peut-être remarcher. Choqué, j’ai arraché tout ce que j’avais sur moi et j’ai commencé à courir dans le couloir directement pour être sûr que je pouvais marcher. Je courais, en tapant les murs des deux côtés du couloir, car je n’avais plus d’équilibre. Svein et Tiesda sont parmi les très rares à être venus me voir à l’hôpital, ce qui m’a beaucoup touché.

Quand es-tu parti vivre en Thaïlande ?

Je me rappelle d’une date mémorable, c’était le 14 janvier 2008. Je reçois un coup de fil qui va complètement changer ma vie. Svein m’appelle pour me proposer un travail à plein-temps chez Starboard en Thaïlande. Le même jour, à 18h, j’étais dans l’avion, j’ai même fermé ma boîte depuis la Thaïlande. Passionné par l’innovation, j’ai toujours été impliqué dans le développement produit, apportant régulièrement mes conseils à des marques dans lesquelles j’ai couru comme Van den Berg, Fanatic ou F2, qui ont apprécié mes recommandations pour leurs évolutions futures. Il faut également savoir que j’ai shapé ma première planche en 85, une planche de slalom. Ensuite, j’avais fabriqué en 87 ma première Division 2, qui était semi-creuse. Avant cela, on a fabriqué deux bateaux sur la plage chez nous, avec mon père, mon oncle. Si j’étais trop petit sur le premier bateau, sur le deuxième, je m’occupais de toutes les pièces en carbone. Tous les espars, le design des dérives, des safrans, tous ces trucs-là. Et le résultat était formidable parce que c’était un bateau pour la course, très léger, en bois lamellé, carbone collé. Avec tout le reste en carbone, tous les espars que je faisais avec des récupérations de wishbone cassés Nautix. Car j’étais toujours chez Nautix en tant que coureur et pour le développement des wishbones et des mâts. Donc, j’avais beaucoup de pièces à disposition. Et avec ça, je me suis fait toutes les filières autour du bateau avec des tubes carbone. Ça sauvait du poids, du coût, évidemment.

Tu étais prêt à quitter la Martinique, toute cette vie de rêve caribéenne ?

Après le coup de fil, j’en ai parlé à mon père. Il m’a dit : « Vas-y ! » Ma mère, c’était le contraire. Dans la même journée, j’ai pris mon billet d’avion et je suis parti en Thaïlande chez Starboard, à 45 minutes au sud de Bangkok, avec les bureaux au bord d’un lac. Lorsque je suis arrivé là-bas, j’étais simplement assistant de Tiesda You pour le R&D. Tiesda était très, très impliqué à l’époque, il était le product manager. On avait plein d’idées, ça fusait, il y avait plein de protos, ça partait dans tous les sens. Au début, j’ai habité chez Svein pendant un an et demi. Et donc, là, je travaille comme un forcené. C’était sept jours sur sept, pendant un an et demi. C’était chaud. J’étais quasiment le plus souvent à Pattaya pour naviguer à ce moment-là parce que j’étais vraiment pour le R&D, les tests, etc. sur les grosses planches. De fil en aiguille, Svein m’a donné de plus en plus de responsabilités. Je suis monté échelon par échelon. Aujourd’hui, on va dire que je suis R&D manager et product manager de tout ce qui est windsurf, mais également foilboard, les planches de wing et SUP.

Quelles étaient tes missions les premières années ?

Ma priorité, c’était les planches de Formula (ndlr : des planches d’un mètre de large pour des voiles de 9 à 11 m²), de 2000 à 2007. Je travaillais très étroitement avec Tiesda et les quatre shapers qu’on avait. Et lorsque je me suis installé en Thaïlande en 2008, la Formula commençait un petit peu à péricliter, et je me suis occupé des iSonic de Slalom qui ont fait un bond spectaculaire. Elles étaient très reconnues pour partir au planing, pour leur accélération, mais elles manquaient de vitesse de pointe. Avec Cyril Moussilmani (coureur/testeur), on a fait un travail fantastique, on a sillonné la planète, tous les deux, entre Maui, Alaçati, Tarifa, Tenerife, Fuerteventura. C’était l’opulence, beaucoup de voyages, beaucoup d’avions. Nous sommes même allés jusqu’aux îles Penghu, qui se trouvent entre la Chine et Taïwan, où c’est extrêmement venté. Ça m’a permis de voyager énormément et puis de tester les planches dans tous types de conditions. Et aussi, on s’est forcé à tester avec tous les types de voiles pour être sûr que notre planche marche avec n’importe quelle marque. On prenait ça très au sérieux pour être sûr que notre planche soit un couteau suisse.

Comment ton rôle a-t-il évolué au fil des années ?

Depuis 2010, si je me souviens bien, en plus des gammes de course, je m’occupais aussi du développement des Freerace, Freeride, mais également des Freewave, en collaboration avec Tiesda, Svein et le shapeur Albert Pijoan, qui participaient évidemment au processus. C’était vraiment un travail d’équipe. Aux alentours de 2017/2018, Tiesda a décidé de se consacrer à Starboard Foil, ce qui a laissé une place vacante pour devenir product manager du windsurf. J’ai alors pris en charge, en plus, le développement des planches de vagues, toujours avec Albert Pijoan comme shapeur chez Starboard. Par la suite, Albert est parti chez Severne et depuis 2023, c’est moi qui développe désormais les planches de vagues. C’est à ce moment-là que j’ai lancé les gammes Ultra et Hyper, complètement revisitées.

Ça signifie quoi beaucoup de prototypes ?

Je me rappelle, pour l’iSonic 107, avoir fait treize protos, c’est mon record. Parce qu’à cette époque-là, je cherchais dans toutes les directions. C’est là que j’ai fait mon bagage parce que quand tu fais beaucoup de protos, tu explores beaucoup de directions, tu comprends beaucoup de choses. Il y a beaucoup d’échecs aussi, bien sûr, mais c’est dans l’échec que tu apprends le plus. Et donc, ça m’a permis de me faire une matrice qui, maintenant, me permet de développer des planches en faisant le minimum. Depuis plusieurs années, je travaille en CFD, c’est un gros boost. La CFD (ndlr : Computational Fluid Dynamics ou Mécanique des Fluides Numérique en français), c’est une discipline qui utilise la modélisation numérique et la simulation informatique pour analyser et prédire l’écoulement des fluides en aérodynamique et en hydrodynamique. Je travaille à partir d’un logiciel avec Aubin Petit, également Français, à qui je confie tous les designs qui sont créés. Parce que moi, je n’ai pas une formation d’informatique.

Comment se passe concrètement la création d’un prototype chez Starboard ?

Depuis 2018, il n’y a plus de shapeur chez Starboard. On dessine la planche par ordinateur en fonction de tous les paramètres qu’on a reçus avec les fichiers CFD, les vidéos, les reports des testeurs. Ensuite, on va la passer en CNC, donc la découper (ndlr : l’ordinateur pilote automatiquement des machines-outils – comme des fraiseuses, tours, perceuses, etc. – pour fabriquer des pièces de manière précise et répétable, à partir de fichiers). Nous avons désormais une très bonne CNC et une fois que le noyau de la planche est réalisé, on l’apporte à l’atelier de conception et de prototypage pour effectuer la lamination : il s’agit de l’étape de fabrication où différentes couches de matériaux composites (comme la fibre de verre, le carbone, le sandwich, etc.) sont appliquées et collées avec de la résine autour du noyau de la planche. Actuellement, nous avons trois personnes qui travaillent à la lamination pour le windsurf, il y en a trois aussi côté SUP. Une fois cette étape franchie, la planche part en test à droite à gauche dans le monde. C’est la partie empirique du processus de test, bien entendu.

A quoi ressemble l’équipe RRD aujourd’hui en termes de taille et d’organisation ?

Aujourd’hui, je supervise l’ensemble du département R&D. Cela ne veut pas dire que je réalise toutes les planches, loin de là ! Mon rôle est celui de product manager : je gère le workshop dans sa globalité. À mes côtés, il y a Oli, qui est brand manager pour le windsurf, le SUP et les planches de wing. Je travaille donc sous sa responsabilité en tant que product manager. Nous avons aussi Trevor, qui s’occupe spécifiquement de la R&D sur les planches de foil, les SUP, etc.

Combien de personnes travaillent dans le workshop ?

Nous sommes six shapers dans le workshop, plus une personne chargée du management du workshop. Cela fait sept employés au total dans l’atelier. Bien sûr, j’ai aussi une équipe qui s’occupe de la production à l’usine Cobra. Nous développons nos produits ici chez Starboard, et Cobra est simplement notre prestataire pour la fabrication des planches. L’usine est à environ 45 minutes d’ici. Je m’y rends chaque jeudi pour effectuer le contrôle qualité des produits avant expédition et pour échanger sur divers projets et questions en cours.

Quel est le coût d’un prototype dans votre workshop ?

C’est à peu près 1 000 euros, moins que ce qui se fait en Europe, bien sûr. Lorsque je suis arrivé en Thaïlande, il y avait un avantage considérable : le baht était très faible à cette époque-là. Un euro valait 48 bahts. Aujourd’hui, il faut savoir qu’un euro équivaut à 36 bahts. Ce n’est plus du tout la même donne. Tu avais automatiquement beaucoup plus de budget, ce qui permettait d’avoir des marges intéressantes et de vendre à un prix compétitif. C’était fabuleux, parce que rien n’était écarté : tu avais une idée, tu fonçais, et même si tu te crashais, tu apprenais quelque chose. Aujourd’hui, tout est beaucoup plus tendu à cause du baht, qui est particulièrement fort par rapport à l’euro, et tu n’as plus cet avantage que tu avais par le passé.

Quelle est ta philosophie ?

C’est de ne pas chercher la performance ultime, mais de donner aux coureurs la sérénité maximale pour qu’ils pensent à leur tactique lors de la course. C’est-à-dire qu’ils ne s’occupent pas de leur matériel, ils aient pleine confiance. Il y a d’autres marques qui font l’approche inverse, où elles cherchent la performance ultime mais la planche devient technique et c’est au corps de se débrouiller. Et lorsque tu arrives à des moments critiques, par exemple à huit à la bouée et que tu es déjà sur des œufs, ben tu n’as pas forcément les mêmes options que sur iSonic où tu seras plus à l’aise pour décider à la dernière milliseconde si tu vas faire ci ou ça. J’avais quand même Cyril qui poussait la machine au maximum et depuis neuf ans je travaille avec Matteo Iachino qui fait un travail fantastique. J’ai également travaillé avec Wojtek Bozowski, Kevin Pritchard, Cyril Moussilmani, Steve Allen, Björn Dunkerbeck… Même si Björn ne développait pas trop, mais par contre je faisais des planches pour lui. 

Palmarès 🏆

2 titres de champion du monde de Raceboard, 2 titres de champion du monde en Formula Experience en Master. Champion de France en Raceboard en 1991.

155 titres de champion du monde remportés sur des flotteurs qu’il a designé.