L’oeil de Coco : comment j’ai fait pour devenir 3ème mondiale !

Je crois que je n’avais jamais mesuré à quel point j’étais allée loin jusqu’à ce que, ces dernières semaines, des journalistes me posent cette question simple et brutale : « Avec tout ce que tu vivais… comment t’as fait pour tenir ? Pour performer ? »
Sur le moment, je n’ai pas su répondre. Parce que quand j’étais dedans, je ne comprenais même pas comment je respirais encore.

Pour rappel, en 2023, j’ai fait une commotion cérébrale. Officiellement, on parlait de “suspicion” parce que les imageries ne montraient rien. Comme si ne rien voir voulait dire que rien n’existait. Mais dans mon quotidien, tout hurlait le contraire : la lumière me transperçait, le bruit me cognait au cerveau, j’étais épuisée au point de m’écrouler pour un rien, incapable de me concentrer, ballotée entre anxiété et montagnes russes émotionnelles. Je vivais enfermée dans un corps qui me trahissait, dans un cerveau qui vibrait à la moindre stimulation.

©Fish Bowl Diairies

Et pourtant, j’ai continué.
Avec du recul, je sais que deux choses m’ont portée : la passion et le déni. Une combinaison magnifique pour les résultats, destructrice pour tout le reste. À ce moment-là de ma vie, être blessée ne m’arrangeait pas. J’aimais ma vie comme elle était : les voyages, l’adrénaline, mes nouveaux sponsors qui croyaient en moi plus que jamais. Tant qu’aucun médecin ne m’arrêtait clairement, j’interprétais ça comme un feu vert pour continuer. Pourtant, j’étais honnête avec eux. Je décrivais mes symptômes, mon quotidien handicapant, mais peut-être que tout ça paraissait trop extravagant pour être vrai ? Je l’ignore encore aujourd’hui.
Toujours est-il que, puisqu’on ne m’arrêtait pas, je me suis inventé une stratégie – une stratégie dont je n’avais jamais parlé et qui, aujourd’hui, me frappe de violence et de lucidité.

Hors compétition, j’avais la vie d’une enfant de sept ans. Je ne pouvais presque plus rien faire seule. Ma famille et mon copain m’aidaient pour tout, même pour les gestes les plus simples. Couper des légumes pouvait m’épuiser au point de “m’évanouir de fatigue”. Je ne reconnaissais plus mon corps ni mon cerveau. Les médecins répétaient que ça allait passer, que ce n’était sûrement qu’une commotion légère. Alors j’essayais de garder le moral, mais c’était difficile de ne pas sombrer quand chaque journée devenait un combat invisible.

Et puis arrivaient les compétitions.
C’était paradoxal, mais c’étaient les seules parenthèses où je me sentais presque vivante. Comme si tout ce chaos intérieur se mettait en pause pour me laisser respirer vingt minutes sur l’eau. Pendant ce temps-là, j’étais encore moi.
Je compartimentais mes problèmes avec une rigueur presque militaire.
Si j’étais épuisée, je ne m’entraînais pas : je dormais sur la plage ou dans la voiture jusqu’à l’heure de ma manche.
Quand les maux de tête devenaient trop violents, je prenais un anti-inflammatoire pour les atténuer, puis du tramadol une heure avant de naviguer pour garantir une fenêtre “sans douleur”.
Le bruit me traversait trop violemment, alors je vivais avec mon casque antibruit. La lumière m’agressait, je me cachais derrière mes lunettes, ma casquette, parfois un t-shirt sur le visage pour dormir entre deux manches.

Je m’isolais beaucoup. Pas par choix, mais par nécessité. Je gardais le sourire quand il le fallait, parce qu’il ne fallait surtout inquiéter personne, puisque d’après les médecins “ce n’est rien, ça va passer”.
Et dans tout ça, Morgan portait une part de mon quotidien à ma place. Il préparait le matériel, chargeait la voiture, conduisait, me faisait le briefing, organisait, anticipait… Il pensait pour deux, littéralement.

©Fish Bowl Diairies

À Hawaï, j’ai eu une forme de chance : les conditions ne se lèvent que l’après-midi. Les journées étaient courtes, deux manches de vingt minutes au maximum. Le reste du temps, j’essayais de dormir, de m’abriter, de survivre en attendant la prochaine série.
Après mes passages, je m’enfermais dans la voiture avec mon casque et un t-shirt sur la tête, en attendant que la douleur redescende, que la journée s’éteigne, que je puisse enfin m’effondrer au lit.

Ces vingt minutes sur l’eau étaient les seules raisons pour lesquelles je tenais le coup. Alors je m’exprimais de tout mon cœur.
Et c’est dans cet état-là, fragile, cassée, saturée, que j’ai fini deuxième à Hawaï. Ce résultat m’a propulsée sur le podium mondial général. Un rêve que j’avais depuis mes débuts.
Un rêve que j’ai atteint à un moment où je n’étais même plus complètement là.

©Fish Bowl Diairies

Je crois que c’est le podium qui m’a fait le plus mal.
L’ironie est presque cruelle.
Toute ma carrière, j’avais imaginé ce moment comme une explosion de joie.
À la place, je me suis retrouvée dans un bar bondé, avec de la techno qui faisait vibrer mon cerveau comme une enclume. Je ne pouvais pas rester là. Je suis retournée dans la voiture, attendant qu’on vienne me chercher juste pour monter sur scène.
J’ai enlevé le casque, forcé un sourire, fait semblant que tout allait bien. Les acclamations me heurtaient. J’avais l’impression que mon cerveau se fissurait à chaque vibration. Trente secondes interminables qui auraient dû être les plus belles de ma vie.
Je suis redescendue en pleurs. Non pas de joie, mais de frustration, de désarroi, de douleur. J’ai mis des semaines à m’en remettre.

Aujourd’hui, quand je repense à tout ça, j’ai une forme de compassion pour la Coco de cette époque.
Elle avançait dans le noir, persuadée que tenir était la preuve de sa force. Elle ne réalisait pas qu’elle tirait sur une corde déjà prête à rompre.
Ce que je comprends maintenant, c’est que je suis revenue de très loin.
Que j’aurais eu besoin qu’on me prenne au sérieux, qu’on m’arrête, qu’on me protège de moi-même.
Mais je comprends aussi pourquoi j’ai continué.
Parce que malgré tout — malgré la douleur, le vide, la fatigue écrasante — le windsurf restait ma dernière bouffée d’air. Le seul endroit où, pendant quelques minutes, j’existais encore.

Coraline Coco Foveau